Les acteurs politiques et économiques ne regardent pas dans la même direction. Pas très encourageant après une présidentielle contestée. Pas vraiment de bon augure à l’approche de législatives à hauts risques.

Sous nos yeux, s’amorce une partie de bonneteau, chacun des joueurs feignant de croire en la sincérité de l’autre. © Gabonreview/Shutterstock

 

Même si, par inconscience ou par insouciance, certains ne s’en rendent pas encore compte, le pouvoir est groggy. Un sentiment de gâchis habite nombreux parmi ses cadres. Un vif ressentiment en taraude d’autres. Depuis le 21 juin dernier, ils ne savent où donner de la tête. Ils ont beaucoup de mal à assurer le service après-vente du dernier Conseil des ministres. Ils ne parviennent pas à structurer un argumentaire convaincant et mobilisateur. Pourquoi ? A priori impopulaire, l’austérité annoncée est d’abord une injonction du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Elle est aussi un choix gouvernemental. Elle est enfin une option validée par le président de la République. A travers elle, Ali Bongo a accepté de remettre en cause bien des certitudes, tant de décisions. Pas très encourageant après une présidentielle contestée. Pas vraiment de bon augure à l’approche de législatives à hauts risques.

Le vin est tiré

Le président de la République doit s’en prendre à lui-même. Depuis son arrivée au pouvoir, sa gouvernance a été raillée, contestée, critiquée, retournée dans tous les sens (lire «La contestation jusque dans les rangs du PDG»). Sur les principes, les règles, les options stratégiques, le choix des personnels, les mécanismes de contrôle ou les interactions, tant de choses ont été dites. Toutes ces critiques ont systématiquement été jugées impertinentes. Invariablement, toutes les suggestions ont été qualifiés d’inopportunes. Leurs auteurs traités de «jaloux», «aigris», «haineux», ou priés de «laisser (les autres) avancer». Comme pour bien s’en gausser, une politique du tout-festif fut mise en route : compétitions sportives, fora de toutes sortes, séminaires, événements culturels ont constitué l’essentiel de l’action publique. «Du pain et des jeux», fulminaient alors certains observateurs, se référant à la décadence de la Rome antique. En vain.

Comme on pouvait le redouter, tout cela s’est soldé par des comportements ostentatoires et dépenses somptuaires. Une gabegie à nulle autre pareille s’installa avec la complicité des dirigeants. Attirés par l’odeur de l’argent facile, les marchands d’illusions accoururent de partout. Cette politique d’évergétisme avait certainement pour but de flatter le peuple. Elle visait manifestement à s’attirer sa sympathie. Mais, elle a contribué à installer la confusion entre gestion d’un Etat et dîner de gala. Les dirigeants politiques et administratifs se sont mués en sybarites, les partenaires en rastaquouères. Désireux de tirer le meilleur du festin ainsi organisé, certains privilégiés en ont fait toujours un peu plus. Or, la situation se dégradait chaque jour davantage. Le vin étant tiré, il faudra maintenant user de méthode et de pédagogie pour amener les populations à le boire. Il faudra se montrer exemplaire pour convaincre une opinion échaudée par des scandales financiers à répétition.

Des choix politiquement suicidaires 

De fait, le gouvernement propose une politique de rigueur, espérant assainir les comptes publics et restaurer les équilibres budgétaires. Quasiment sous tutelle des institutions de Bretton Woods, il a fait des choix lourds de conséquences, politiquement suicidaires : suppression de nombreuses fonctions administratives et de primes diverses, blocage des salaires, réduction des avantages en nature… S’il faut attendre la réaction du Parlement face à la loi de finances rectificative, il est tout aussi nécessaire de s’interroger sur la capacité du régime à s’y conformer. L’émergence à la gabonaise n’est-elle pas en train de fournir des arguments à l’opposition à la veille des législatives ? Peut-elle s’astreindre à une cure d’austérité ? Ne court-elle pas le risque de se couper davantage des populations ? Ne va-t-elle pas faire machine arrière ? À la fin des fins, l’austérité pourrait très bien déboucher sur une crise politique et sociale d’une toute autre ampleur.

Depuis 2009 et davantage depuis la présidentielle contestée d’août 2016, les acteurs politiques et économiques ne regardent plus dans la même direction. D’un côté, une opposition emmenée par Jean Ping et prête à faire flèche de tout bois. De l’autre, les partisans d’Ali Bongo, décidés à conserver leurs positions à tout prix. Entre les deux, une communauté internationale pusillanime, louvoyant au gré d’intérêts extérieurs au Gabon et refusant de se pencher sur les vraies raisons de la crise économique et financière. Sous nos yeux, s’amorce ainsi une partie de bonneteau, chacun des joueurs feignant de croire en la sincérité de l’autre. Pour avoir trop souvent manqué à leurs engagements, pour avoir accompagné le laisser-aller, promoteurs et artisans de la rigueur pourraient bien assister à un nouveau gâchis. Ils pourraient être contraints de nourrir de nouveaux ressentiments. Au-delà, ils pourraient même se condamner à constater les dégâts. Peu importent leurs contenus, les ajustements structurels ont vécu. L’époque où on les mettait en œuvre d’autorité, sans consulter le peuple, est révolue. C’était sous les régimes à partis uniques…