Les attaques dont les ténors du défunt Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo) viennent d’être l’objet de la part de cet hebdomadaire réputé proche du cabinet du président de la République sont révélatrices d’un profond malaise interne au camp présidentiel. Un vaste règlement des comptes n’est plus à exclure.

Le Mogabo, éphémère feu follet dans le ciel de la majorité présidentielle. © Facebook/Lemogabo

 

La violence de la charge est proportionnelle à la grossièreté du mensonge : dans son édition du 24 février courant, l’hebdomadaire La Griffe, réputé proche du cabinet du président de la République, s’est livré à une attaque en règle contre le défunt Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo), allant jusqu’à exiger la démission de ses ténors de leurs fonctions actuelles. Pour eux, la déchéance pourrait remplacer la magnificence : avec un rare aplomb, notre confrère les accuse d’avoir induit le président de la République en erreur. Avec son emphase de toujours, il parle de «trahison parfaite», les présentant même sous les traits de chevaux de Troie de Jean Ping. Avec son zèle légendaire, il les accuse d’avoir «réussi à empoisonner (l’) élection (du président de la République) en 2016» et d’être «en train de réussir à empoisonner son deuxième mandat pour mieux l’écourter». Rien de plus ni de moins.

Procès en sorcellerie

A quelques jours de l’ouverture du dialogue national voulu par Ali Bongo, ces accusations soulignent des doutes quant à la pertinence de la stratégie suivie jusque-là, comme si la grand-messe pilotée par Emmanuel Issoze Ngondet avait déjà été vidée de tout sens. D’une certaine manière, ces reproches rejoignent les critiques formulées en leur temps par le Rassemblement Héritage et Modernité et Guy Nzouba Ndama, comme si le diagnostic du «syndrome de Lubitz», théorisé par l’ancien président de l’Assemblée nationale, était devenu définitif (lire «Nzouba-Ndama invite Ali Bongo à respecter son serment»). Surtout, ces charges font écho au procès en amateurisme jadis instruit par André Mba Obame, comme si les décisions engageant notre avenir commun étaient prises sans réelle réflexion préalable. Comme si le bluff et la recherche de l’intérêt personnel étaient les seuls ressorts de l’action des actuels détenteurs de l’autorité publique. Comme si Ali Bongo n’était pas en capacité d’évaluer une proposition et de trancher en âme et conscience, en toute connaissance de cause.

La Griffe accuse les membres du Mogabo d’avoir œuvré pour la présence d’observateurs internationaux, notamment la Mission d’observation électorale de l’Union européenne (MOE-UE), lors de la présidentielle du 27 août dernier. Elle leur impute également l’idée d’organiser un dialogue national. À l’en croire, Paul Biyoghé Mba, Pacôme Moubelet-Boubeya et leurs comparses aurait vendu à Ali Bongo une reconduction haut la main, avec un score de 70%. Ils lui auraient également «menti» sur l’état du pays, censé aller «bien alors que tout va mal et très mal». En ce moment, ils seraient en train de «lui mentir que (ses) partisans (…) sont derrière lui, alors qu’en réalité il n’en est rien». D’où la convocation d’un dialogue national, présenté comme «l’ultime ambiguïté politique façonnée pour sceller définitivement le sort du règne d’Ali Bongo Ondimba». Pour notre confrère, tout ceci doit déboucher sur «une cohabitation assassine» au lendemain des prochaines législatives, c’est-à-dire «au soir du 29 septembre 2017».

Les événements se suivent et l’attestent : ce procès en sorcellerie est annonciateur d’une chasse aux sorcières. A ce jour, rien ne laisse présager du contraire. Tout milite plutôt pour une épuration en bonne et due forme. Comme dans l’URSS de Staline, tout laisse penser à d’imminentes Grandes Purges. Entre les outrances et l’omnipotence supposée des anciens ténors du défunt Mogabo, l’ultimatum de La Griffe et l’attentisme d’Ali Bongo, tous les ingrédients d’une Grande Terreur à la gabonaise sont réunis. Reste simplement à savoir quand, où et comment se fera le passage à l’acte. Reste aussi à trouver la justification officielle de cette opération. Reste également à anticiper la réaction de l’opinion et les conséquences de ce règlement de comptes. La poursuite de l’«Opération Mamba» peut-elle offrir le prétexte recherché ? C’est possible. Peut-elle hâter le déclenchement du processus ? C’est probable. À l’inverse, le dialogue national peut-il le retarder ou le tuer dans l’œuf ? On demande à voir.

Nuit des Longs Couteaux

Sommes-nous à l’aube d’une nuit des Longs Couteaux? Pour se faire une idée de la suite, il faut se souvenir des prémisses du déclenchement de l’«Opération Mamba». Il faut se remémorer cette interview accordée à notre confrère L’Union par Hervé Patrick Opiangah, réputé proche voire intime du président de la République (lire «Hervé Opiangah et les flibustiers de l’argent public»). Le néanmoins président de l’Union pour la démocratie et l’intégration sociale (Udis) avait alors nommément mis en cause «Magloire Ngambia et ses collaborateurs de l’époque». Il avait clairement pointé un doigt accusateur vers «Désiré Guédon et Etienne Ngoubou». Au plus fort de la controverse sur sa responsabilité et ses prérogatives réelles (lire «Moukagni-Iwangou : La crise de régime et les intrigues de palais» ), il avait reçu le soutien voire les félicitations du Premier ministre (lire «Issoze Ngondet : «Non, Hervé-Patrick Opiangah n’est pas à l’origine de l’Opération mamba !»). Emmanuel Issoze Ngondet avait tout justifié par la nécessité de «mettre fin à l’impunité», reprenant même l’initiative à son compte en affirmant avoir inscrit la lutte contre la corruption «au cœur de l’action gouvernementale».

De toute évidence, les ténors du Mogabo ont du souci à se faire. Logiquement, ils doivent se tenir prêts à tout. L’expérience du passé doit leur permettre d’éclairer leur futur. Les déboires de Magloire Ngambia et Etienne Ngoubou leur commande de réfléchir à leur avenir à court ou moyen termes. «Quand on égorge le coq, le canard regarde», dit un adage bien de chez nous.  Après tout, leur légitimité politique reste à démontrer : dans l’Estuaire, Biyoghé Mba ne fera jamais le poids face à l’alliance Oyé Mba/Eyéghé Ndong/Adiahénot/Barro Chambrier ; simple conseiller municipal à Akanda, Moubelet Boubeya ne s’imposera jamais à Koula-Moutou face à Jean Massima ou à un Blaise Louembé porté à bout de bras par Martin Fidèle Magnaga ; Bilié-by-Nzé fut battu aux législatives de 2011 par… Issoze Ngondet ; contrairement à sa propre conviction, Onanga Y’Obégué demeure un haut fonctionnaire ; Mamfoumbi se disputera toujours à Ndendé avec Ben Moubamba, la caution d’ouverture voulue par Ali Bongo.

Comme si cela ne suffisait pas, l’apport technocratique du défunt Mogabo est toujours et encore sujet à caution : le passage de Biyoghé Mba à la Primature se solda par une déchirure du tissu social et des aveux sur les fameux «retards utiles» ; Moubelet Boubeya est le principal artisan de la présidentielle la plus chaotique de notre histoire ; le nouveau Code de la communication voulu par Bilié-by-Nzé est, à maints égards, rétrograde, liberticide et inconstitutionnel ; Onanga Y’Obégué n’a jamais pu faire décoller le Journal officiel, cette mission étant désormais assumée par Gabon hebdo ; à la direction générale du Budget, Mamfoumbi s’illustra par une gestion des plus hérétiques, rendant impossible la certification des comptes publics cinq ans durant. On le voit : si leur activisme à la petite semaine pourrait se retourner contre eux, les états de service des ténors du Mogabo ne plaident pas forcément en leur faveur. Docteur Hugues Laffont Nguéma Beka, c’est grave ?