Si l’arrivée de la CNAMGS et quelques efforts visibles dans certains hôpitaux, comme l’Hôpital militaire, sont des avancées certaines pour la santé au Gabon, le problème de la santé publique dans son ensemble est encore trop souvent négligé, abandonné aux bonnes œuvres et le bilan reste désastreux.

Circle of Life - © Keith Mallett

Ce n’est pas chercher querelle aux uns ou aux autres, ou bien alors à tous, que de déplorer l’absence dramatique de politique de santé publique au Gabon. D’abord parce que depuis des dizaines d’années, personne n’a vraiment semblé travailler dessus, du moins de façon efficace, et que le sujet indexe tout le monde et pas seulement les dirigeants actuels, ensuite, et surtout, parce qu’il est incompréhensible que les premiers concernés, les chefs d’entreprise, les responsables de l’administration et plus généralement, tout ceux que pénalise l’absentéisme et le mauvais état sanitaire de leurs ressources humaines, semblent se contenter d’actions ponctuelles, inefficaces et souvent affligeantes d’inutilité.

L’espérance de vie au Gabon est de 63 ans, du moins d’après les chiffres de l’OMS, sachant qu’elle est calculée pour les enfants ayant dépassé l’âge de 5 ans. Elle ne tient donc pas compte de la mortalité infantile qui reste très importante, même si elle se situe dans la moyenne en Afrique. Sans doute le climat équatorial du pays, la présence du paludisme et de nombreux autres parasites, jouent un rôle important dans ce chiffre médiocre. Mais pour tous ceux qui vivent au Gabon, il est évident que les dysfonctionnements des structures de santé, l’absence de volonté forte de la part des dirigeants et, parfois, les choix aberrants d’investissements restent la cause principale du mauvais état sanitaire de la population.

La qualité des soins

Comparativement à ses voisins, le Gabon dispose d’un nombre important de médecins, de pharmacies et de centres de santé. Pourtant, la population est très mal soignée. On meurt au Gabon de maladies qui se soignent, qui pourraient être considérées comme bénignes, et dont la plupart des traitements sont à la fois peu onéreux et pris en charge par diverses structures. Le problème, c’est que pour un médecin compétent et responsable, on en trouve 10 dont le principal souci est de s’enrichir. Les cliniques et cabinets médicaux fleurissent au même rythme que les églises éveillées, parfois équipées de bric et de broc, au personnel sous payé et peu compétent, avec pour seule vocation la vénalité. Les médecins sérieux ne peuvent s’empêcher, par exemple, de conseiller à leur patients les rares laboratoires d’analyses médicales fiables tant les autres sont véreux. Les consultations sont rapides, bâclées et parfois organisées pour faire revenir le patient aussi souvent que possible afin de lui extorquer le plus d’argent possible.

«Il m’arrive de blêmir en lisant l’ordonnance de certains médecins» affirme une pharmacienne de Libreville. «Les médicaments prescrits sont inutiles, souvent même dangereux pour des affections banales et pour lesquelles des médicaments génériques existent et sont très efficaces» continue-t-elle. «Mais le médecin prescrit des antibiotiques forts et à large spectre de façon inutile. Le jour où ce patient en aura réellement besoin, ils seront beaucoup moins efficaces ! A mes yeux, cela veut dire que le praticien n’a pas vraiment cherché la cause réelle de la maladie et qu’il s’est contenté d’appliquer un remède de cheval pour ne pas prendre de risques. (…) Je suis aussi obligée de vérifier si les doses prescrites sont bien celles recommandées par le fabricant. Il m’est souvent arrivé de modifier ce que le médecins avait écrit, simplement parce que cela risquait de présenter un surdosage dangereux.»

Soignée 6 mois durant pour une tuberculose à l’hôpital de Nkembo, une patiente raconte : «Mon médecin m’a envoyé là-bas parce que j’avais du mal à respirer. J’ai dû attendre longtemps avant d’être reçue par le docteur alors que je respirais très mal ! Il a tout de suite annoncé que c’était la tuberculose et m’a fait admettre à l’hôpital. Pendant 6 mois, il venait chaque lundi et me prescrivait le traitement de la semaine, mais rien ne semblait évoluer dans le bon sens. Moi-même je m’inquiétais, parce que toute la semaine, je n’avais affaire qu’à des infirmières, que les lits étaient tellement défoncés que je ne parvenais pas à dormir correctement, que la nourriture était infecte. Heureusement que ma famille m’apportait à manger de temps en temps… Chaque jour, des voisines de lit mouraient. Moi je maigrissais à vu d’œil et les douleurs devenaient de plus en plus insupportables. Mes enfants ont rencontré le médecin après plusieurs semaines d’attente car il n’était pas souvent là, plus préoccupé par ses cliniques dans Libreville. Ils se sont étonnés auprès de lui de la dégradation de mon état de santé et il a consenti a effectuer des examens complémentaires. On s’est alors aperçu que j’avais peut-être un cancer. Il a fallu encore une semaine avant qu’il ne daigne faire la lettre qui a permis à ma fille de m’amener à l’Hôpital des Armées. Là-bas, ils se sont immédiatement aperçus que j’avais un cancer à un stade avancé et non la tuberculose. J’ai enfin été bien reçue, prise en charge et suivie par un vrai médecin compétent. Celui de Nkembo, moi j’appelle ça un charlatan et un assassin. Mon cancer est maintenant trop avancé pour être soigné et je ne sais pas si il aurait pu l’être quand je suis arrivé à Nkembo il y a 6 mois, mais au moins, j’aurais pu vivre ces 6 mois chez moi, avec mes enfants autour de moi, et non dans un dortoir qui ressemble plus à un mouroir qu’à une chambre d’hôpital !»

La prise en charge des malades

Certes, la CNSS et la CNAMGS prennent en charge les frais d’hospitalisation et la plupart des actes médicaux de leurs affiliés. Mais de l’avis des malades ou de ceux qui l’ont été, les conditions de prise en charge sont loin d’être identiques. Si la CNAMGS est plutôt bien perçue par  ceux qui ont du faire appel à cette nouvelle structure, c’est loin d’être le cas pour la CNSS : «Ce sont des incompétents qui nous reçoivent, ou alors ils s’en foutent !» s’énerve un retraité de la fonction publique. «J’ai dû faire 8 bureaux et piquer une énorme colère pour que la CNSS reconnaisse enfin qu’elle devait prendre en charge mes soins hospitaliers. Les premières personnes me trouvaient mille mauvaises raisons pour affirmer que ce n’était pas possible. Certaines ont dit qu’elles devaient faire passer mon dossier par une commission, d’autres que je n’étais pas couvert pour les soins concernés, d’autres que je devais d’abord fournir un devis, ce qui était impossible vu que les médecins n’avaient pas encore procédé aux examens, jusqu’à ce que je pique une crise de nerfs et qu’une dame ait pitié de moi. Elle m’a fait entrer dans son bureau, a passé quelques coups de fils et m’a annoncé qu’il n’y avait pas de problème, que j’avais droit à cette prise en charge. Mais combien avant moi sont repartis mourir chez eux parce qu’on leur avait répondu qu’ils n’avaient droit à rien ?» Et ce témoignage est loin d’être isolé.

Une femme qui vient d’accoucher raconte aussi ses déboires : «Je ne suis pas riche et je ne connais pas grand chose. Comme je suis commerçante au marché, je n’ai pas de couverture sociale. Alors quand j’ai eu ma grossesse, j’ai attendu longtemps avant d’aller voir le gynécologue. J’en étais au 8e mois. Il m’a fait une échographie, m’a dit que c’était une petite fille et que tout allait bien. Mais il m’a aussi conseillé de préparer mon accouchement qui n’allait pas tarder à arriver. C’était mon premier enfant alors je ne savais pas trop quoi faire, d’autant que le père à fui et que ma mère est au village. Une amie m’a conseillé d’aller à l’hôpital général parce que c’était moins cher que les cliniques privées comme celle du gynécologue que j’avais vu. Je suis allée me renseigner et une dame m’a bien reçue. Elle m’a fait remplir quelques papiers, m’a dit qu’il falait prévoir un peu d’argent pour payer les médicaments et préparer la layette. J’ai tout fait et quand j’ai ressenti les premières contractions, j’étais au marché en train de vendre, j’ai pris un taxi avec une amie pour aller à l’hôpital. Là, j’ai dû attendre presque 3 heures avant qu’on s’occupe de moi et qu’on me trouve un lit. Tout s’est bien passé ensuite, mais heureusement. Pendant le temps où j’étais à l’hôpital, j’ai vu plein de parents emmener leur bébé dans des cliniques parce qu’il n’y avait pas assez de place ici, ou que les couveuses étaient en panne, ou encore parce que la maman faisait une hémorragie et qu’il n’y avait pas de médecin disponible à ce moment-là. La prochaine fois, je crois que j’économiserai pour payer la clinique de mon gynécologue ! Ce n’est pas beaucoup plus cher et j’aurais moins peur.»

Un médecin généraliste, exerçant dans le privé, donne aussi sont point de vue : «Avec l’arrivée de la CNAMGS, la qualité du suivi des malades et leur prise en charge se sont sensiblement améliorées. Mais pour le moment, la CNAMGS ne concerne qu’une petite quantité de personnes. Tant qu’elle ne sera pas généralisée à tout le monde, on continuera à vivre avec une médecine à deux vitesses. Trois ne fait, puisqu’au delà d’un certain niveau de ressources, une médecine de luxe s’est mise en place, souvent en collaboration avec des cliniques à l’étranger, et il est clair que les gabonais sont loin d’être égaux devant la maladie. C’est d’ailleurs sur les maladies chroniques, celles qui nécessitent des soins longs et réguliers, comme le diabète, l’hypertension ou les maladies graves comme le cancer et le sida, que c’est le plus sensible. Pour le reste, les petites structures de quartier font un bon travail. Mais on meurt encore trop souvent d’un bobo au doigt au Gabon et ce n’est pas justifié. Nous ne sommes ni un pays miséreux, ni un pays illettré. Nous avons surtout une administration négligente et qui ne se sent pas concernée par la souffrance des gens. Or, entre le médecin et la guérison d’un malade, l’administration tient une place importante.»

La prévention et l’environnement sanitaire

C’est dans ce domaine, indéniablement, que l’État a le plus d’efforts à fournir. Une politique de santé publique efficace, c’est avant tout un gros travail d’information et de prévention. Que ce soit pour le paludisme, l’infection au VIH, les maladies parasitaires, les cancers, celles résultant d’une alimentation déséquilibrée comme l’hypertension, le diabète ou l’obésité, ou encore les véritables plaies sanitaires que sont l’alcoolisme ou le tabagisme, seul l’État est en mesure d’agir efficacement.

L’information est introuvable au Gabon. Aucune structure sérieuse ne fait l’effort de se rapprocher des populations pour les informer des risques sanitaires, exception faite du Sida, et encore, s’agit-il là du travail d’associations et de fondations. Les médecins se sentent peu concernés par la prévention, jamais sensibilisés par l’administration, mais aussi incapables d’agir sur une clientèle pas toujours fidélisée : «Sur 100 patients que je rencontre dans la semaine, à peine 20 d’entre eux sont des personnes que je connais pour les voir régulièrement dans mon cabinet. Les autres viennent un peu au hasard parce qu’ils sont malades, et je ne les reverrais sans doute jamais, ou alors quelques années plus tard» reconnaît le médecin généraliste déjà cité. «C’est sans doute moins vrai pour un spécialiste, mais c’est à notre niveau que la prévention et l’information devrait se faire. Elle ne se fait pas, ou peu, je le regrette, principalement parce que nous ne prenons pas le temps de nous pencher sur le problème. Mais d’un autre côté, nous ne pouvons pas grand-chose si les structures nationales ne font rien pour déclencher le processus. Je ne me vois pas parler à un patient qui vient pour une grippe, du cancer de la prostate et des risques d’AVC que lui feraient prendre une alimentation trop riche en graisse et en alcool ! En général, dans les pays qui travaillent beaucoup sur la prévention, on fournit aux médecins des dépliants sur ces sujets qu’ils laissent dans la salle d’attente, des spots d’information sont diffusés à la télévision, des campagnes de presse sont réalisées, et cela nous permet ensuite de répondre à nos malades lors des consultations parce qu’ils sont déjà sensibilisés par le sujet.  C’est vrai qu’ici, même pour trouver des données chiffrées sur les risques réels encourus par la population et les quelques informations sur le dépistage que nous pourrions proposer, c’est quasi-impossible. Moi, par exemple, je serais bien en difficulté pour vous dire où trouver un nutritionniste à Libreville parce que je n’en connais pas. Pourtant je suis certain qu’il y en a, mais je n’ai jamais eu cette information.»

La lutte contre le Sida est sans doute le meilleur exemple de ce que peut apporter une véritable campagne de prévention. Une étude a été réalisée par la Fondation Sylvia Bongo Ondimba, suite à la dernière grande campagne en date, celle de la «CAN sans sida», début 2012. «64,2 % des gens auraient adopté de nouveaux comportements plus préventifs après la campagne “CAN sans sida”» affirme cette enquête. «S’agissant du dépistage du VIH, bien que 51,9% des personnes interviewées avouent que la «CAN sans sida» les a interpellés sur l’importance du dépistage du VIH, seulement, 30,4% l’ont fait depuis. En revanche 33,8 % des personnes interviewées affirment utiliser plus souvent le préservatif. Les personnes qui reconnaissent ne pas utiliser le préservatif déclarent se protéger par l’abstinence (15,64%) ou par la fidélité (27,37%). 36,9% des personnes interrogées affirment voir la maladie différemment. Les autres ne manifestent pas de résistance particulière aux messages mais déclarent avoir déjà acquis des connaissances sur la maladie, sur les risques de transmission et n’ont donc pas changé ces acquis avec la «CAN sans sida». Il est à noter que seules 1,2% des personnes interrogées considèrent la maladie comme étant mystique et se montre totalement résistante à toute forme de sensibilisation. 63,5 % des personnes interrogées connaissent au moins une personne porteuse du virus. Très majoritairement, 86,9%, la population interrogée considère qu’il faut lutter contre la discrimination que peut subir les malades du sida. Pourtant, 33,5 % affirment qu’elles éviteraient de manger à table avec une personne séropositive. Ce dernier chiffre, indique clairement l’écart qui existe entre la bonne connaissance des moyens de transmission du VIH par la population  et la perception stigmatisante de celle-ci vis-à-vis des personnes vivant avec le VIH.»

Les résultats de l’étude, la seule actuellement disponible au Gabon sur les effets d’une campagne d’information et de sensibilisation, permettent de constater que la campagne «CAN sans sida» a engendré des changements de comportement vis-à-vis du VIH, tant au niveau des comportements individuels qui tendent vers moins de prise de risque, que dans la perception même de la maladie.

Il semble évident que de grandes campagnes de sensibilisation sur l’hygiène de vie, le paludisme, la nutrition, le diabète, le cancer, la tuberculose, l’alcoolisme et tous ces maux qui minent la société gabonaise auraient eux aussi suffisamment d’effet pour sauver des milliers de personnes et permettre au pays d’améliorer sensiblement l’espérance de vie de sa population. Mais il faudrait surtout que ces campagnes ne soient plus le fait d’associations et fondations privées. La santé publique est du ressort de l’État et c’est à lui de prendre ses responsabilité. Lui seul, d’ailleurs, à les moyens de synchroniser de véritables campagnes de sensibilisation et l’adaptation des structures hospitalières permettant de pratiquer des actions de dépistage en grand nombre, et il faut espérer que la CNAMGS, qui y verra sans doute un moyen de faire baisser le coût de prise en charge des maladies lourdes, aura assez d’influence pour qu’on y parvienne un jour.

Dans le même ordre d’idée, c’est l’État, et lui seul, qui pourrait améliorer sensiblement l’hygiène de vie des gabonais, en commençant par leur fournir des villes propres, de l’eau potable en quantité suffisante, en mettant en place de véritables campagnes de désinsectisation afin de faire baisser l’hécatombe paludéenne ou en développant un véritable contrôle sanitaire des denrées alimentaires, vendues dans les boutiques mais aussi dans les rues. Personne ne peut mesurer aujourd’hui combien de gens succombent aux intoxications alimentaires du fait des ruptures de la chaîne du froid pour les produits surgelés, des poulets et poissons grillés alors qu’ils sont impropres à la consommation ou de l’usage d’huile de friture usagée et fortement cancérigène.

C’est pour cela que la première décision du gouvernement, pour parvenir un jour à améliorer la santé publique, devrait être de doter enfin l’administration d’un service des statistiques efficient, équipé et doté d’un budget suffisant. Sans chiffres, sans idée de ce qui tue les gabonais et de ce qui les rend malades, aucune décision intelligente ne peut être prise. De là à dire que ce qui a été fait jusqu’à ce jour était absurde et infondé, il n’y a qu’un pas que nous franchirons allègrement !