D’une efficacité pas toujours prouvée, mais d’une infécondité certaine avec les longues heures d’absence induites et les files d’attente interminables devant les guichets du Trésor public, la mise sous bons de caisse des agents de l’Etat visait à dénicher les «fonctionnaires-fantômes». Elle est devenue l’objet de tous les fantasmes et spéculations au sujet des tensions de trésorerie et même de la solvabilité de l’État.

Des «fonctionnaires-fantômes» réapparaissant grâce au payement par bons de caisse ? De nombreux agents s’en moquent, riant de la solvabilité de l’Etat. © Gabonreview

 

Le mode de gouvernance des agents de l’État fait grincer des dents. Les longues files d’attente pour le retrait des bons de caisse et pour le paiement dans les guichets du Trésor public sont assurément de nouveaux motifs de frictions. Cette pratique semble avoir montré ses limites : on peut être absent de son poste de travail de longs mois et venir percevoir, malgré cela, son bon de caisse. De quoi, en tout cas, alourdir un climat social déjà bien trop pesant.

C’est une singularité, une pratique littéralement artisanale propre au Gabon. En lieu et place d’un audit, le gouvernement choisit plutôt un procédé étonnant : la mise sous bons de caisse des agents de l’État. Après le ministère de la Santé en juin, le tour est revenu, fin-juillet, au ministère de l’Économie numérique, de la Communication, de la Culture et des Arts, d’adopter le procédé. Mais cette procédure est-elle vraiment efficace et féconde ? Dans l’opinion, nombreux en doutent. D’autres y perçoivent un subterfuge du gouvernement pour étaler dorénavant le paiement des salaires sur plusieurs jours. Vrai ou faux ? La situation économique, couplée à l’adoption de cette procédure, alimente rumeurs et spéculations…

Louis Armand Mombo, délégué administratif de la Conasysed, figure montante du syndicalisme gabonais, en est convaincu : «mettre les fonctionnaires sur bons de caisse n’est pas le meilleur moyen pour savoir s’il y a éventuellement des fonctionnaires fantômes». Pour Robert Ndong Békalé, un autre membre de Dynamique Unitaire, «l’État cherche à trouver, par ce procédé, un moyen habile de faire des paiements échelonnés du salaire mensuel, le 25 n’est plus la date «magique» pour l’agent de l’État, il va falloir dorénavant s’habituer à se faire payer entre le 25 et le 31 du mois, l’argent entrant dans les caisses de l’État chaque jour devant permettre de payer progressivement les salaires».  Un agent du ministère de l’Habitat va plus loin en affirmant que «tout le monde le sait : le 25 du mois, l’État n’arrive plus à rassembler les 60 milliards de francs qu’il faut pour payer les salaires des 85.000 fonctionnaires ; d’où l’idée de ce paiement échelonné». Un syndicaliste du secteur de la Communication affirme : «nous disposons d’un faisceau d’informations crédibles et concordantes émanant de sources tout aussi crédibles, selon lesquelles l’État peut payer le gros des fonctionnaires le 25, mais pas tous les fonctionnaires. Il va donc payer par séquence les salaires mensuels, mais ce qui est bien, c’est que l’État n’est pas encore arrivé à la rupture, parce que si c’était le cas, il n’y aurait pas des subterfuges telle que la mise sur bons de caisse». 

L’État n’est pas encore arrivé à la rupture

L’idée que les syndicalistes et certains fonctionnaires se font de la mise sur bons de caisse est confortée par les récentes déclarations de certains membres du gouvernement, dont le ministre de l’Économie, Régis Immongault, sur l’insoutenabilité de la masse salariale actuelle de l’État, moins de deux années après la mise en place du nouveau système de rémunération (NSR), ainsi que par les importants arriérés de salaires dus par l’État aux agents des entreprises publiques (Sogatra, Africa n°1, Agence Gabonaise de Presse, etc.).

La mise sur bons de caisse ne saurait être la solution-miracle pour cerner les agents déserteurs. Dans des reportages sur le sujet, la chaîne publique de télévision, Gabon Télévisions, parle de «fantômes» n’ayant fait leur réapparition qu’«à l’occasion de cette remise de bons de caisse»… Pendant les jours de distribution, notamment les 26 et 27 juillet derniers, l’administration du ministère de l’Économie numérique, de la Communication, de la Culture et des Arts a été paralysée, tout comme lors du paiement de ceux-ci, en raison des longues files d’attente devant les guichets du Trésor public. Comme cela était prévisible, les 2500 à 3000 agents de ce département ministériel, parmi lesquels certains n’avaient toujours pas perçu leurs émoluments le vendredi 28 juillet – préférant attendre le lundi 31 juillet pour éviter des bousculades – se sont absentés de leurs postes de travail. Fin juin dernier, les agents de la Santé, dont les médecins, ont vécu quelques mésaventures : les bons de caisse de certains d’entre eux, exerçant à Libreville, avaient été retrouvés à Moulengui-Binza dans la Nyanga…

Nécessité d’un nouvel audit, après 2010

Revient-il donc au Trésor Public, à travers le procédé des bons de caisse, de «contrôler» la présence au poste des agents publics ? Le constat aujourd’hui est qu’en dépit de leur longue absence au travail, les «fantômes» dont parle Gabon Télévisions sont venus récupérer leurs bons de caisse. Il pourrait, bien sûr, se trouver quelques dizaines de bons de caisse dont les destinataires se pointeront avec des jours de retard. Mais, quelle est la preuve que ces personnes sont absentes de leur lieu de travail ? Et si ce n’était qu’une absence pour raisons de santé ?

La mise sur bons de caisse alimente rumeurs et spéculations, et ce d’autant plus que les tensions de trésorerie de l’État sont connues de tous. Il suffisait pourtant de réaliser un audit de la Fonction Publique. Sept ans après celui de 2010, il serait en effet temps d’actualiser les données de cette administration «pachydermique» et de ses démembrements. Un «recensement de la population des fonctionnaires» s’avère plus utile que «ces mesures ponctuelles qui pourraient n’être d’aucune efficacité»…