Au titre des réformes annoncées à l’issue du dernier Conseil des ministres, concernant le ministère de la Fonction Publique, figure l’avancement au mérite. Le mérite… une notion ignorée au Gabon ou n’y ayant pas une grande signification. Le triomphe de la subjectivité.

Un chef auquel une collaboratrice aurait refusé les avances sera assurément subjectif sur les critères de mérite tandis que, même incompétents, les cireurs de pompes seront résolument bien notés. © Gabonreview

 

«L’exclusivité de l’avancement au mérite comme mode de progression dans la carrière», indique le communiqué du Conseil des ministres du 23 février 2018. Dit comme ça, de nombreux agents publics affirment craindre une stagnation de leur carrière. Non seulement, le mérite est une notion subjective, mais l’évaluer l’est tout autant ! Il faut dire les choses telles qu’elles sont : un chef est d’abord un homme ou une femme avec tout son lot d’apriori. Un chef auquel un collaborateur ou une collaboratrice refuserait des avances sera d’autant plus subjectif sur les critères de mérite.

Avec l’avancement automatique, l’agent de l’Etat savait qu’il avait à passer deux, trois ou, au maximum, quatre années dans un indice pour passer à l’indice supérieur. Il passait par exemple trois ans à l’indice 855 avant de se retrouver à l’indice 915. L’avancement automatique était un processus neutre alors que «l’avancement au mérite» ne saurait vraiment l’être.

Administration fortement politisée et règlements de comptes

En effet, avec l’adoption de l’avancement au mérite, ce sont les chefs ou «chefaillons» qui décideront dorénavant de la carrière des agents. Or, la réforme annoncée ouvre une voie royale à la subjectivité, et elle pourrait implicitement mettre en exergue d’autres critères que le rendement de l’agent : le favoritisme, l’ethnisme, le régionalisme, voire le harcèlement de tout type. Pour un agent n’ayant pas les faveurs de son chef, le risque est grand, en effet, d’un blocage à un certain indice. Débouchant sur une pléiade d’effets pervers, l’avancement au mérite n’est donc pas la solution. D’ailleurs, lorsqu’on interroge l’actuel ministre de la Fonction publique, de la Modernisation de l’Etat, chargé de la Réforme de l’Etat sur cette question, ses réponses sont bien souvent incompréhensibles… Il patauge, patauge et patauge !

Le mérite ? Ce n’est en tout cas pas au Gabon, pays ayant depuis bien longtemps tué la méritocratie, que l’on devrait en parler. Avec toutes les incongruités administratives actuelles (dont le ministre de la Fonction publique se plaint lui-même à chacune de ses rencontres avec les Secrétaires généraux de ministères et les DCRH) ; avec les frustrations liées aux nominations et désignations de responsables de l’administration ; avec les mises à l’écart récurrentes de nombreux agents publics – hauts fonctionnaires comme agents de catégories inférieures – l’avancement au mérite est une «hérésie», pense un haut fonctionnaire. «A travers cette décision, le gouvernement semble vouloir instituer la subjectivité et le favoritisme comme mode de gouvernance», affirme-t-il avant d’ironiser : «cette réforme pourra peut-être  bien fonctionner dans cinquante ans !»

Les démons de la subjectivité

Un avancement au mérite ne saurait, effectivement, être fiable dans l’administration gabonaise, extrêmement politisée, ethnicisée et clanique. «Si on n’est pas du même parti que le chef, va-t-on pouvoir avoir l’avancement au mérite ? Si on n’est pas de la même ethnie que le chef, va-t-on obtenir l’avancement ? Dans un cabinet ministériel, celui qui pas venu dans les bagages du ministre, bénéficier a-t-il de l’avancement au mérite ?», interroge un agent du ministère des Mines. «En fait, notre administration n’est pas prête pour faire des avancements au mérite ; il y a trop de pesanteurs liées au favoritisme et à la préférence familiale, ethnique, clanique et régionale», soutient le même fonctionnaire. La réforme annoncée se transformera nécessairement en moyen de règlement des comptes aux fonctionnaires opposés au système ou aux agents frileux ou tièdes… sur la politique.

Il est certainement bien de vouloir moderniser les textes ou de réformer l’administration, mais l’avancement au mérite est une erreur qui ne manquera pas de susciter des problèmes dans l’administration. Le Gabon apparaît de plus en plus comme un pays malade de ses réformes. Les réformes iniques viennent y remplacer des textes qui avaient tout leur sens et qui étaient dénuées de toute subjectivité. Après trente années de présence dans la Fonction publique, l’agent public savait à quel indice et à quel échelon ou grade il devait se situer. Avec la réforme annoncée vendredi dernier, il y a de forts risques que certains «démons» en viennent à travestir la mesure. Il est parfois bon de reculer !