Même si elle se doit d’être encadrée, rien ne justifie la négation de la liberté d’expression. Ni le respect de la dignité humaine, ni la protection de la communauté nationale, encore moins les impératifs d’ordre public ne peuvent légitimer la mutation de la Haute autorité de la communication (Hac) en police de la pensée.

Ni le respect de la dignité humaine, ni la protection de la communauté nationale, encore moins les impératifs d’ordre public ne peuvent légitimer la mise en place d’une police de la pensée. © Gabonreview/Shutterstock

 

Le ton est donné. En deux mois d’existence, la Haute autorité de la communication (Hac) s’est déjà parée des oripeaux de père-fouettard. Après l’épisode Média+ (lire «Un mois de suspension pour Media+») et moins de deux semaines après son oukase contre l’hebdomadaire La Loupe (lire «Suspension de La Loupe»), c’est au tour de France 2 et du quotidien Echos du Nord d’écoper respectivement d’une année et trois mois de suspension.  On pourra discourir sur le bien-fondé de ces sanctions, leur lourdeur suscitera toujours l’indignation. C’est dire si l’opinion peine à saisir leur pertinence et leur portée. Au lieu de nourrir des débats oiseux, il est impératif de réaffirmer le caractère non-négociable du droit à la liberté d’informer et du droit à la liberté de s’informer. Personne ne gagne à malmener ces éléments constitutifs de la liberté de presse et, plus largement, du droit à la liberté d’expression.

Effets pervers

Censée favoriser l’exercice d’autres libertés, la liberté d’expression est un fondement essentiel des sociétés démocratiques, un prérequis à l’épanouissement individuel et au progrès collectif. Sans liberté d’expression, la réflexion et le dialogue s’éteignent. Sans elle, point de concurrence des idées, ni de remise en cause des acquis scientifiques, sociétaux, sociaux, économiques ou culturels. Quelque part, la liberté d’expression peut être comprise comme la mère de la dynamique de progrès. Même si elle se doit d’être encadrée, rien ne justifie sa négation. Ni le respect de la dignité humaine, ni la protection de la communauté nationale, encore moins les impératifs d’ordre public ne peuvent légitimer la mise en place d’une police de la pensée. Pour ne l’avoir pas compris, de nombreux pays se sont recroquevillés sur eux-mêmes, avant de s’enfermer dans un nationalisme étriqué puis de tourner le dos à l’universalité et au futur.

Fille naturelle de la tolérance, la liberté d’expression facilite la pédagogie. En tous points, elle est un rempart contre la subversion, le trouble à l’ordre public ou la défiance face aux institutions. On ne dira jamais assez combien la limitation de la liberté d’expression peut avoir des effets pervers. Généralement, elle aiguise la curiosité du public. Dans bien des cas, elle pousse à rechercher des voies alternatives de diffusion. C’est particulièrement vrai à l’ère du numérique et des médias sociaux. Quel sens donner à l’interdiction de France 2 quand le documentaire incriminé est disponible sur YouTube depuis plus d’une année ? Même d’un point de vue économique, on n’arrive pas à en mesurer l’impact, la chaîne publique française étant transmise par satellite. Du coup, l’on s’interroge sur la véritable cible de la Hac : France 2 ou Les Bouquets Canal+ ?

Fantasme

Dans la défense de la liberté d’expression, la responsabilité de la Hac est immense. Elle l’est tout autant dans la mise à jour de la pratique politique. Partout dans le monde, la volonté de caporaliser les médias traditionnels a été ruinée par l’existence d’Internet, réseau transnational d’informations à la portée de tous. Sauf à envisager une course technologique perdue d’avance, le régulateur de la communication gagnerait à refréner ses ardeurs. Après tout, la domestication du numérique relève du fantasme. Ayant vidé la censure de toute pertinence, sa toute-puissance ne se discute plus. D’où la nécessité de ne rien galvauder ni dénaturer : la régulation ce n’est ni le contrôle total des médias ni la possibilité de punir et éliminer les auteurs de propos jugés dissidents. C’est plutôt une volonté de maintenir l’équilibre de l’information et garantir une participation citoyenne à la vie publique. Ne pas le comprendre c’est œuvrer à son discrédit. C’est surtout s’opposer à l’émergence d’une citoyenneté pleine et active. Face aux adversaires de la liberté d’expression, la fermeté doit être une exigence, en tout lieu et en toutes circonstances. Autrement, la censure a postériori cèdera très vite la place à la censure a priori pour finir par faire triompher l’autocensure, voie royale vers le conformisme, prélude à la mort du débat démocratique.