Sérial festivalier plusieurs fois primé à travers le monde, le cinéaste sénégalais Moussa Touré est présent aux 7e Escales documentaires de Libreville où il anime des masters class. Dans cette interview, il en parle, donne son point de vue sur les jeunes cinéastes africains et suggère une direction pour le festival de films documentaires de Libreville.

Le cinéaste sénégalais Moussa Touré est présent aux 7e Escales documentaires de Libreville où il anime des masters class - © François Ndjimbi/gabonreview.com

Le cinéaste sénégalais Moussa Touré aux 7e Escales documentaires de Libreville © François Ndjimbi/gabonreview.com

On vous remarque sur cette 7e édition des Escales documentaires de Libreville. Mais qui donc êtes-vous ?

Moussa Touré, cinéaste sénégalais. Cette année, mon film, La Pirogue, figurait dans la sélection officielle du festival de Cannes  et je viens de gagner le Tanit d’Or, récompense suprême des Journées cinématographiques de Carthage, ainsi que le prix du public du même festival. Auparavant j’ai gagné le Prix Arri du meilleur film étranger au 30e Festival international du film de Munich et deux trophées à la 5e édition du Festival du film francophone d’Angoulême. J’ai une dizaine de films à mon actif.

Quand on regarde le calendrier de la présente édition des Escales documentaires, on voit qu’avec Jean-Marie Teno, vous animez des masters class. Qu’est-ce que c’est qu’un master class ?

Les définitions diffèrent selon les gens. Souvent, c’est une classe de maître (master class en anglais), un cours donné à un étudiant par un ancien ou expert de la discipline. Pour moi, c’est être devant un public de cinéphiles ou de cinéastes et leur dire comment on conçoit les choses dans le cinéma, comment il faut travailler. Ici le principe c’est que des jeunes ont amené des projets de films, je les écoute, puis je pose quelques questions pour les amener à se remettre en cause, à approfondir les choses, améliorer leurs histoires. Ils restent cependant tout à faits libres d’écouter et mettre en pratique ces conseils ou de ne pas le faire.

Pouvez-vous donner un exemple pratique vécu lors de ces 7e Escales documentaires et dire quelle appréciation ces jeunes ont-ils de ce que vous faites avec eux ?

J’ai dis «conseils» mais je crois que c’est trop dire. En fait quand quelqu’un vous raconte son histoire, vous vous l’appropriez et vous lui restituez ce que vous en ressentez, vous lui indiquez ce que vous croyez qu’il a oublié. Il y a par exemple une jeune fille qui a écrit une belle histoire, «L’Africain qui voulait voler», mais elle avait oublié toute l’enfance de son acteur ; elle avait oublié le parallélisme entre le Gabon et la Chine. Ce sont des petites choses comme ça. Je l’ai écouté, lui ai posé des questions  et j’ai réalisé, sur des aspects où l’acteur-sujet ne voulait pas se raconter, que la jeune réalisatrice n’avait pas rencontré la femme de l’homme sur lequel elle envisage tourner. Elle va certainement en tenir compte.

Dans ces masters class, nous avons une dizaine de jeunes avec leurs projets. J’ai entendu l’un de ces jeunes dire que c’était la première fois qu’on lui offrait un tel apport alors qu’il a fait des études de cinéma. Tous les jours, nous avons des discussions avec ces jeunes réalisateurs ou futurs réalisateurs. Il faut noter que faire un documentaire nécessite beaucoup de réflexion. Je crois que nous les poussons à réfléchir et on verra, à la fin, ce qui a évolué sur leurs projets.

Que pensez-vous, justement, d’une manière générale, des cinéastes en herbe que vous avez pu rencontrer au Gabon au cours de ce festival ?

Pour ce qui est de la généralité, ce n’est pas seulement le cas du Gabon, les jeunes sont trop pressés alors que le cinéma c’est beaucoup de temps, beaucoup de réflexion. Je pense, au sujet de la jeunesse, que le moins pressé est celui qui va y arriver. Parce que faire un film ce n’est absolument rien dans une vie, réussir un film ce n’est absolument rien dans une vie de cinéaste mais réussir sur une direction, ça c’est important. La direction c’est la longueur, c’est le temps. Donc en général, les jeunes cinéastes sont assez pressés.

N’avez-vous pas l’impression que le public préfère la fiction au documentaire ? Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un comme vous à faire du documentaire ?

En réalité, les gens préfèrent le documentaire à la fiction. On entend les gens le dire, on le voit. Même dans l’approche des fictions on voit le documentaire. C’est pour cela que maintenant dans les festivals internationaux il y a des documentaires. C’est comme le dessin animé, on le retrouve à Cannes en compétition parce que le public aime le dessin animé et puis, il y a plein de festivals où des fictions sont en compétition avec des documentaires.

C’est votre deuxième descente aux Escales documentaires de Libreville, qu’est-ce que vous pensez de cette manifestation cinématographique ?

Je ne reviendrais pas sur ma première participation aux Escales documentaires de Libreville, sous la férule de feu Charles Mensah, paix à son âme, qui était un grand ami. Le festival avait alors rendu un hommage à mon travail, j’y avais présenté plusieurs films et il y avait du monde. Pour cette fois, l’ouverture était très belle et aujourd’hui il y a vraiment du monde. Je ne sais pas si c’est parce que c’est un film gabonais (L’Épopée de la Musique Gabonaise de Joël Moundounga-ndlr). Je crois, c’est mon avis, qu’il faudrait que les Gabonais trouvent le moyen de faire leur festival dans un cinéma gabonais, dans un endroit gabonais. C’est important. C’est vrai qu’il y a un accord avec le centre culturel français, ce qui est une bonne chose. Mais il y a quelque chose à faire pour que ce festival soit ailleurs, avec la coopération toujours mais ailleurs, quelque part. Parce qu’il faut que ce festival soit populaire, il ne l’est pas. Il faut le rendre populaire.

Moi je fais un festival aussi, depuis neuf ans, «Moussa Invite». C’est un festival documentaire et, je vous assure, il y a 8 000 personnes par jour, en plein air dans la banlieue de Dakar. C’est peut-être le système du Gabon, je ne sais pas. La remarque que j’ai faite c’est qu’ici les gens sont en costard. Il faut peut-être changer ça un peu, rendre les choses simples, plus populaires. Il ne faut pas se guinder pour venir voir un film quoi… Il faut que le peuple soit là. Ce qu’on peut avoir en allant vers les zones populaires. Je crois qu’Imunga Ivanga est un jeune homme intelligent et c’est çà qui est bien : c’est d’avoir un jeune qui dirige. C’est balaise mais il faut qu’il aille vers le peuple. Et puis je pense qu’il faut voir comment joindre à ce festival une autre forme d’art attractif. Les rappeurs par exemple, parce que ceux-là quand ils font des choses tout le monde est là. Il faut voir comment amener la jeunesse à aller voir les films.