[Tribune] Pagnes, champagne et campagne électorale : quand les Gabonais succombent au Carpe diem d’Horace

Alors que battent leur plein les campagnes pour l’élection présidentielle du 12 avril 2025, Michel Ndong Esso* dresse un constat alarmant des pratiques électorales qui persistent malgré le changement de régime. L’analyste politique dénonce la résurgence des mouvements associatifs opportunistes, plus intéressés par les avantages matériels que par les projets de société. Face à cette ‘’déliquescence morale’’, il appelle à une véritable restauration démocratique, fondée sur l’éducation civique et un cadre légal plus rigoureux contre la corruption électorale.

Appâtés par le gain, seul compte à leurs yeux l’instant présent : les pagnes et le champagne. © GabonReview

Président fondateur de la plateforme Le Sixième Uni, Michel Ndong Esso est enseignant, diplômé en philosophie politique, analyste et consultant politique. © D.R.
Depuis la mort de Pierre Mamboundou et la retraite de Paul Mba Abessole, le débat politique suscite de moins en moins de passions. En leur temps, les deux opposants historiques imposaient le respect par le charisme et la force de leurs idées. Fervents défenseurs de la res publica, ils ont activement participé à revitaliser la démocratie gabonaise. Malheureusement, cet héritage semble réduit à néant par les nouvelles générations. De nos jours, les gens accordent moins d’intérêt au débat d’idées qu’aux effigies des hommes politiques. On ne retrouve plus dans les meetings que les jeunes et les femmes avides de pagnes et de champagne, sans aucun égard pour les projets de sociétés. Ce qui rappelle la célèbre formule d’Horace : « carpe diem, quam minimum credula postero » c’est-à-dire « vis aujourd’hui sans te soucier du lendemain » Peut-on alors parler d’une véritable restauration dans ce contexte de déliquescence morale ?
Le syndrome du larbin
On avait cru que le coup d’Etat du 30 août 2023 sonnait le glas des mauvaises habitudes. On pensait que la chute du Parti Démocratique Gabonais assainirait les mœurs politiques. Mal nous en a pris. Au moment où les Gabonais s’apprêtent à élire le successeur constitutionnel d’Ali Bongo, la campagne électorale semble ramener à la surface les comportements autrefois décriés.
En effet, comme au temps des Bongo, la campagne pour l’élection présidentielle du 12 avril 2025 connaît une forte effervescence des mouvements associatifs. Comme par le passé aussi, ces mouvements naissent de manière spontanée, souvent à quelques semaines du scrutin. Leurs membres sont majoritairement des jeunes et des femmes issus des quartiers populaires et des milieux défavorisés. Prenant d’assaut les stades et les esplanades, ils accourent en grand nombre dans les meetings politiques, donnant l’impression d’être des soutiens inconditionnels. Mais en réalité, très peu d’associations se positionnent sur la base de convictions et de principes partagés. Sans idéologie, leurs adhérents n’ont que très peu d’égards pour les projets de société et les questions qui engagent l’avenir. Appâtés par le gain, seul compte à leurs yeux l’instant présent, c’est-à-dire les pagnes et le champagne.
Autre fait rappelant l’ancien régime, les promoteurs de ces associations sont souvent atteints du syndrome du larbin. Pour peu qu’on leur miroite quelques strapontins, ils applaudissent tout et son contraire. Soutenir un candidat n’est pour eux qu’une affaire de « mangement », selon un gabonisme très courant. Naturellement, la prolifération de ces associations spontanées fait le jeu des hommes politiques. Face à un électorat de plus en plus crédule, il leur suffit de mettre un peu d’apparats dans les meetings pour s’attirer les foules. En plus de les enivrer, quelques gadgets suffissent généralement pour leur vendre un peu rêve. D’après tout, il faut dire aux gens ce qu’ils veulent entendre et leur jeter les miettes s’ils le réclament. Ne dit-on pas que chaque peuple mérite ses gouvernants ?
Le silence coupable de la loi
Si ces mauvaises pratiques ont toujours autant de succès, cela veut dire que la véritable restauration n’a pas encore eu lieu. En principe, toute révolution politique d’envergure commence par le changement des mentalités. Un peuple crédule ne peut produire que des gouvernants insouciants. Autrement dit, la question n’est pas tant d’avoir l’homme idéal à la tête du gouvernement mais plutôt d’emmener le peuple à participer activement et consciencieusement à la gouvernance.
Dans cette perspective, les lois doivent jouer un rôle déterminant en sanctionnant rigoureusement toute forme d’achat des électeurs. Comme cela se fait dans les grandes démocraties, la pratique qui consiste à offrir des cadeaux ou de l’argent aux électeurs doit être assimilée à la corruption. Pendant la campagne électorale américaine, l’opinion avait été choquée par les largesses financières d’Elon Musk qui promettait un gain de 100 dollars aux signataires d’une pétition pro Trump. Il n’en fallait plus pour que Richard Hasen, juriste et universitaire de renom, rappelle au milliardaire les dispositions du Code des Etats-Unis qui stipule que « quiconque paie ou offre de payer ou accepte un paiement pour s’inscrire sur les listes électorales ou pour voter, est passible d’une amende de 10.000 dollars ou d’une peine d’emprisonnement maximale de cinq ans, ou des deux à la fois » En France aussi, on se souvient de la garde à vue de Serge Dassault en 2014, soupçonné d’avoir acheté des voix lors des élections municipales. Tout comme la loi américaine, le code électoral français proscrit fermement tout acte visant à corrompre l’électeur.
En plus d’entraver le libre choix des populations, l’achat des électeurs remet également en cause le principe de l’égalité de chances entre candidats. Au-delà, cette pratique renforce l’idée que les dirigeants africains sont mal élus. Ce qui la situe parmi les causes des tensions postélectorales, dès lors qu’elle remet en cause la sincérité du vote. Si l’on veut redonner à la démocratie gabonaise ses lettres de noblesses, il est donc impérieux de renforcer notre législation en proscrivant les pots-de vins électoraux. Certes, la nouvelle loi électorale comporte des avancées notables dans le financement des campagnes. Elle fixe, par exemple, le plafonnement des comptes des candidats et interdit toute influence sur les électeurs le jour du vote. Mais elle doit davantage agir en amont, en proscrivant tout acte de nature à aliéner l’électeur.
On le sait, Paris ne s’est pas construit en un jour. A fortiori, la construction de la démocratie est une œuvre de longue haleine. Cela dit, il faut toujours commencer par poser les fondations solides, celles qui supporteront le reste de l’édifice. Et c’est là la fonction de la loi électorale. Elle doit être épurée de toute connotation partisane pour servir de socle à la démocratie. Si les lois sont neutres, ceux qui sont censés veiller à leur respect le seront davantage. In fine, disons avec Platon que la meilleure cité est celle placée sous la bienveillance des lois justes et intransigeantes.
*Michel Ndong Esso, Président fondateur de la plateforme Le Sixième Uni, diplômé en philosophie politique, analyste et consultant politique.

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