[Tribune] Gabon : Élection verrouillée, démocratie congédiée

Censée instaurer un cadre démocratique après des décennies d’autoritarisme, la transition politique au Gabon semble avoir pris un tournant inquiétant. Sous couvert de réformes et de dialogue national, les autorités ont méthodiquement verrouillé l’espace politique, érodant les fondements mêmes d’un processus électoral équitable, avec une restauration autoritaire qui ne dit pas son nom. Dans cette analyse incisive, Ben Loïc Doukaga* décortique les mécanismes de confiscation du pouvoir à l’œuvre au Gabon, où le fétichisme de la loi et la rhétorique développementaliste servent de paravent à un unanimisme politique qui nie les fondements mêmes du pluralisme démocratique.

«La transition vers un régime démocratique n’a jamais été un objectif politique pris au sérieux par les différents acteurs, la figure du dirigeant ayant vampirisé tout débat sur la forme de gouvernement à adopter.» © GabonReview

Ben Loïc Doukaga, citoyen gabonais, est doctorant en études germaniques à l’Université de Brême, en Allemagne. Ses recherches portent sur les discours sur les langues et les dynamiques linguistiques et sociopolitiques qui influencent leur représentation, leur usage et les politiques linguistiques, en lien avec les enjeux de pouvoir et d’identité. © D.R.
Dix-neuf mois après le coup d’État du 30 août 2023, justifié par la nécessité de mettre un terme à un processus électoral frauduleux, le régime de transition a méthodiquement verrouillé l’organisation des élections censées sortir le Gabon du despotisme. En restreignant la participation politique, en excluant certains acteurs à travers des lois discriminatoires et en renforçant la confusion des pouvoirs, il a progressivement érodé les fondements d’un processus démocratique authentique.
Derrière un dialogue de façade, les autorités de transition, soutenues par leurs affidés au sein d’une société civile souvent compromise et d’une opposition de connivence, ont orchestré l’adoption d’une Constitution rétrograde et d’un code électoral taillé sur mesure. À l’approche d’une élection présidentielle qui aurait pu, pour la première fois dans l’histoire du pays, offrir au peuple gabonais l’opportunité de choisir librement son dirigeant dans une compétition équitable et transparente, le pays bascule dans une restauration autoritaire.
Comme l’affirme Raymond Aron (1965, p. 27), l’essence de la politique réside dans le mode d’exercice de l’autorité et dans les règles de désignation des dirigeants, car toute coopération entre humains suppose une conscience de ces deux dimensions pour garantir une vie collective acceptable. Or, au lieu d’interroger les mécanismes politiques ayant conduit au coup d’État militaire, la transition gabonaise s’est enlisée dans une dépolitisation stratégique de questions pourtant intrinsèquement politiques.
Les illusions retrouvées
Dans Les affects de la politique (2016), Frédéric Lordon démontre que les individus ne sont pas guidés uniquement par la raison, mais aussi par des affects — émotions, désirs, passions — qui influencent profondément leur engagement politique.[1] De ce point de vue, convaincre ne veut pas dire amener quelqu’un à accepter la validité d’une idée non pas en vertu de preuves et d’un raisonnement irréfutable, mais parce qu’elle s’inscrit dans un cadre de justification partagé et qu’elle s’avère utile ou cohérente au sein d’une communauté de dialogue (Richard Rorty 1989). Au Gabon, comme dans de nombreux États issus de la succession coloniale, ces dynamiques affectives se manifestent fréquemment sous la forme d’une solidarité ethno-régionale, jouant un rôle clé dans la structuration des rapports de pouvoir et le maintien du système dominant. À cette illusion identitaire s’ajoute celle d’un âge d’or fantasmé, dont on attend le retour.
Un poncif illustre bien cette réécriture de soi propre à la société gabonaise : « Au temps de Bongo, le Gabonais était respecté. » Sans doute Georges Balandier (1957, p. 217) n’avait-il pas tort lorsqu’il décrivait le problème gabonais comme « l’illusion (…) qui consiste à vivre d’un passé dont les richesses sont depuis longtemps consommées. »[2] Cette observation pourrait, mutatis mutandis, s’appliquer à la « restauration » gabonaise actuelle, où la nostalgie du régime d’Omar Bongo sert de moteur à une mythologie politique. Cet âge d’or illusoire correspond en réalité aux vingt-deux années de monopartisme, tandis que le retour au multipartisme en 1990 est tacitement présenté comme le début des problèmes. Cette idéalisation du passé nourrit une volonté d’imitation qui repose sur un cynisme : résignés, beaucoup de Gabonais en viennent à relativiser les vertus du pluralisme politique.
Ainsi, l’action politique se dissocie de la réflexion, ouvrant la voie à un anti-intellectualisme populiste qui, paradoxalement, tend à lisser symboliquement les différences de conditions. Durant ces mois de transition, malgré de nombreuses grandes messes politiques, on peine à identifier des réflexions originales, et le rendu demeure qualitativement moyen, pour ne pas dire médiocre. La transition apparaît alors comme un tissu de mimétismes insipides, où se succèdent des cérémonies aux allures pompeuses dans un décor kitsch, révélant le grotesque d’une république bananière.
L’exemple le plus frappant de cette indigence intellectuelle est sans doute l’importation du concept de Golpe de la libertad — devenu coup de la libération sur les rives de l’Ogooué — emprunté à la dictature d’Obiang Nguema Mbazogo. Comme l’ont récemment démontré Florence Bernault et Joseph Tonda (2024), cette régression politique s’inscrit dans une logique de confiscation du pouvoir.[3] La transition vers un régime démocratique n’a jamais été un objectif politique pris au sérieux par les différents acteurs, la figure du dirigeant ayant vampirisé tout débat sur la forme de gouvernement à adopter. Dès lors, une question fondamentale se pose : sur quoi peut bien reposer cette apathie générale face à la négation des idées démocratiques ?
« Voter comme un seul homme » : un cri de ralliement anti-pluraliste
Au Gabon, la tolérance du pluralisme politique demeure largement contingente et sujette à des résistances profondes. Loin d’être pleinement accepté, il reste perçu par une partie de la population comme une menace plutôt que comme une richesse démocratique. Si l’instauration du multipartisme en 1990 a été adoptée sous la pression populaire et en réaction au projet du RSDG, conçu pour freiner cette dynamique, la pratique politique, elle, reste marquée par un unanimisme persistant.
L’existence de plusieurs partis et de différentes offres politiques est souvent appréhendée avec suspicion, assimilée à un facteur de division ou même à une forme de subversion. Cette crainte se manifeste notamment à l’approche des échéances électorales, où l’on voit se multiplier les cultes et messes destinés à conjurer le « péril » que représenterait la diversité politique. Dans cette logique, l’opposition n’est pas reconnue comme une composante essentielle du régime démocratique, mais plutôt comme une anomalie ou une menace à contenir.
Cette conception se reflète dans le discours politique dominant. L’idée d’un candidat unique, d’un vote unanime ou encore de résultats électoraux approchant les 100 % ne suscite guère d’indignation parmi les tenants du pouvoir. Une certaine rhétorique illustre cette vision anti-pluraliste : des formules comme « voter comme un seul homme » ou « les ressortissants de… votent pour… » traduisent une vision communautaire du suffrage, où l’individu s’efface au profit d’une allégeance collective. Ainsi, le principe démocratique du « one man, one vote », censé garantir la souveraineté individuelle, peine à acquérir une signification concrète et reste souvent vidé de sa substance.
« Je n’ai pas d’adversaire » : une formule problématique
Ces derniers temps, Oligui Nguema affirme qu’il n’a pas d’adversaire, une déclaration qui soulève plusieurs interrogations. En effet, elle traduit une vision absolutiste du pouvoir, laissant entendre qu’il n’existerait qu’une seule et unique solution aux problèmes du Gabon. Or, dans toute société, des oppositions existent, qu’elles soient visibles ou réprimées. Même dans les États totalitaires, des voix dissidentes persistent.
Ainsi, une telle déclaration peut être perçue comme une négation des dynamiques démocratiques. Dans un système où le pluralisme est essentiel, la présence d’opposants garantit l’alternance et nourrit le débat politique. Affirmer qu’on n’a pas d’adversaire revient à ignorer le rôle fondamental de l’opposition dans une démocratie. Cela traduit également une volonté implicite d’écarter toute concurrence politique, fragilisant donc le principe même du débat démocratique. Une telle posture trouve d’ailleurs un écho dans l’analyse de certains observateurs du scrutin présidentiel à venir.
Le savant et le militant : « Le scrutin présidentiel du 12 avril sera un match amical »
Dans un entretien accordé à RFI, Berges Mietté, analyste politique, a exprimé une opinion pour le moins surprenante de la part d’un chercheur. En substance, il affirme :
« Et dernier élément, Brice Oligui Nguema n’a pas, comme je le disais tantôt, en face de lui des adversaires très fiables. Donc, faute de challenger, je pense que le scrutin présidentiel du 12 avril sera un match amical entre Oligui Nguema et un candidat de faible envergure. »
En qualifiant l’élection de « match amical », Mietté semble tirer une conclusion prématurée et subjective, dépourvue d’appui empirique. Une telle affirmation manque de distance critique et peut donner l’impression d’une prise de position plutôt que d’une analyse rigoureuse. Il ne semble pas prendre en compte les dynamiques électorales et institutionnelles qui encadrent ce scrutin. Quelle est la nature de cette épistémologie qui s’abstient d’examiner les conditions ayant conduit à une telle situation ? Un chercheur en science politique devrait s’attacher à analyser les modalités d’organisation de l’élection, les règles du jeu, la pluralité des candidatures ainsi que l’état du système politique. Faire abstraction de ces facteurs revient à produire une lecture biaisée, incapable d’appréhender pleinement les enjeux du scrutin.
Par ailleurs, une telle déclaration comporte un risque d’auto-réalisation. En suggérant que l’issue du vote est déjà scellée, Mietté influence la perception du public et des électeurs. Cette vision peut affaiblir l’engagement démocratique, freiner la mobilisation de l’opposition et, in fine, renforcer l’idée d’un résultat inéluctable, contribuant ainsi à la consolidation du pouvoir en place. Ce discours, qui banalise l’absence d’alternance, s’inscrit dans une rhétorique plus large qui présente la stabilité politique comme une condition nécessaire au développement.
La justification idéologique : Le développement comme prétexte au despotisme
Cette quête d’unanimisme est basée sur une justification idéologique qui pose le développement du pays comme cause finale. Suivant le modèle des pays d’Asie qui ont connu un essor économique fulgurant au XXe siècle grâce à une industrialisation rapide et, dans certains cas, un encadrement strict des libertés individuelles, beaucoup de Gabonais résignés voudraient tenter le pari d’un nouveau despotisme, par le biais duquel, estiment-ils, la prospérité interviendrait à la suite d’un contrôle politique rigoureux, d’une restriction de la liberté de la presse et d’une surveillance étatique accrue. De ce point de vue, les aspirations démocratiques apparaissent comme un luxe pour le Gabon.
Pour paraphraser Bernard Friot parlant du communisme, il s’agit de la culture de la démocratie pour demain. Elle domine parmi tous ceux qui, qu’ils soient encartés ou non dans des partis politiques, se réclament de la démocratie. La démocratie, c’est pour demain, voire pour après-demain, puisqu’elle est censée advenir après un préalable : la conquête du pouvoir d’État, à laquelle succéderait une période de transition permettant l’enracinement des principes démocratiques. Cette approche suggère que, sans une prise de pouvoir préalable et une transformation en profondeur des structures existantes, la démocratie ne pourrait être qu’un idéal repoussé à un avenir incertain. Ainsi, seule une refonte institutionnelle profonde permettrait de désarmer les mécanismes de domination et de donner à la démocratie une réalité tangible.[4] On aura compris la relativisme qui annihile toute exigence démocratique dans le présent au nom de ce qu’elle serait un processus. Pourtant, c’est bien dans l’immédiat que la démocratie se construit, et non dans un futur hypothétique, conditionné à une quelconque stabilité imposée.
La loi comme nouveau fétiche
Les autorités de la transition adoptent un discours juridique qui, bien que parfois formellement correct, demeure socialement inopérant et sémantiquement vide. Cette mécanique implacable se traduit par un zèle excessif dans l’application de procédures juridiques détachées de leur fonction première : légitimer l’exercice de l’autorité, favoriser la paix et la stabilité, protéger les libertés, etc. « Force reste à la loi » ou « La loi est dure, mais c’est la loi » : ces formules, érigées en principes absolus, enferment le droit dans un carcan rigide où s’éteint toute considération éthique. Or, comme le souligne Jean-Godefroy Bidima (1997), le droit ne saurait se suffire à lui-même ; il doit être au service d’une idée de justice qui le transcende. Faute de cette dimension éthique et sociale, le débat politique national se réduit à une simple exégèse juridique, vidée de toute finalité politique et sociale.
Les innombrables détournements de la loi peinent à masquer une gouvernance délibérément autoritaire, mais difficile à assumer. En plus de dispositions constitutionnelles taillées sur mesure pour exclure certains acteurs politiques, le comité chargé d’organiser les élections a poussé la parodie encore plus loin en invalidant la candidature de Jean-Rémy Yama, ancien leader de la plus grande organisation syndicale du pays et ex-prisonnier d’opinion. La Cour constitutionnelle, dirigée par le cousin du chef du CTRI, a entériné cette exclusion, révélant une instrumentalisation flagrante de la justice au service du pouvoir. Ainsi, les Gabonais se retrouvent contraints de choisir entre la peste et le choléra, d’autant que parmi les huit candidats retenus figurent plusieurs figures du régime déchu. Cette sélection ne fait que renforcer l’idée d’une continuité du système en place depuis l’indépendance du pays.
Ce report constant de la démocratie à un futur incertain sert en réalité de prétexte à une gouvernance autoritaire, où la quête de stabilité justifie le maintien d’un pouvoir centralisé et coercitif. Ainsi, sous couvert de préparer les conditions nécessaires à l’avènement d’un véritable État de droit, les autorités actuelles instaurent un cadre où la loi devient un instrument de contrôle plutôt qu’un vecteur de justice.
À quoi aura servi la transition ?
En définitive, la transition gabonaise, loin d’incarner un renouveau démocratique, s’est avérée être un instrument de « gouvernent perpétuel », c’est-à-dire un moyen de perpétuation du pouvoir.[5] Derrière un vernis institutionnel et un habillage juridique savamment orchestré, elle n’a fait que reconduire les pratiques qui, depuis des décennies, entravent l’émergence d’un véritable État de droit. En vidant le pluralisme de sa substance et en instrumentalisant la loi pour verrouiller l’espace politique, le régime actuel n’a pas rompu avec l’ordre ancien : il l’a consolidé sous une nouvelle apparence.
Le scrutin du 12 avril 2025, présenté comme l’aboutissement du processus de transition, apparaît dès lors comme un simple rituel de légitimation, destiné à conférer une caution électorale à une restauration autoritaire. Plutôt que de refonder les institutions sur des bases démocratiques solides, cette transition a consacré un statu quo où l’alternance demeure une chimère, conditionnée à une stabilité illusoire.
Mais l’histoire politique du Gabon, comme celle de tant d’autres nations, enseigne que le changement ne se décrète pas d’en haut : il se construit par la volonté des citoyens. Dès lors, la véritable question n’est pas tant de savoir combien de temps encore le peuple gabonais tolérera l’éternel ajournement de la promesse démocratique, mais plutôt à quel moment il décidera d’y mettre un terme.
*Ben Loïc Doukaga, citoyen gabonais
(Doctorant en études germaniques à l’Université de Brême, en Allemagne)
Références :
- Aron, Raymond. Démocratie et totalitarisme. Paris : Plon, 1965, p. 27.
- Balandier, Georges. Afrique ambiguë. Paris : Plon, 1957, p. 217.
- Bernault, Florence, et Joseph Tonda. « Gabon : corps politiques et coup d’État : présentation du dossier par la rédaction de Politique africaine ». Politique africaine, vol. 2024/2, n° 174, 2024, p. 5-7.
- Bidima, Jean-Godefroy. La Palabre : Une juridiction de la parole. Paris : Michalon, coll. « Le Bien Commun », 1997, p. 11.
- Friot, Bernard. « Conférence-débat avec Bernard Friot (Université Évry Paris-Saclay) ». YouTube, consulté le 26 mars 2025. https://www.youtube.com/watch?v=BzRpsyfmTvc .
- Lordon, Frédéric. Les affects de la politique. Paris : Seuil, 2016.
- Mietté, Berges. « Gabon : « Faute de challenger, le scrutin présidentiel du 12 avril sera un match amical » ». Radio France Internationale (RFI), publié le 11 mars 2025. https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-grand-invit%C3%A9-afrique/20250311-gabon-faute-de-challenger-le-scrutin-pr%C3%A9sidentiel-du-12-avril-sera-un-match-amical (Consulté le 26 mars 2025).
- Owona Nguini, Mathias Éric, et al. « Gouvernement perpétuel et démocratisation janusienne au Cameroun (1990-2018) ». Politique africaine, 2018/2, n° 150, 2018, p. 97-114.
- Rorty, Richard. Contingency, Irony, and Solidarity. Cambridge: Cambridge University Press, 1989.
[1] Frédéric Lordon, Les affects de la politique, Paris : Éditions du seuil, 2016
[2] Georges Balandier, Afrique ambiguë, Paris : Éditions Plon, 1957, p. 217
[3] Florence Bernault et Joseph Tonda, (2024). « Gabon : corps politiques et coup d’État », Politique africaine, 174(2), 5-7.
[4] Conférence-débat avec Bernard Friot (Université Évry Paris-Saclay) https://www.youtube.com/watch?v=BzRpsyfmTvc consulté le 26.03.2025
[5] Owona Nguini, Mathias Éric. et al. « “Gouvernement perpétuel” et démocratisation janusienne au Cameroun (1990-2018) ». Politique africaine, 2018/2 n° 150, 2018. p.97-114.

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