Quand une loi obsolète biaise l’équilibre médiatique. Le débat des porte-paroles organisé par Gabon 1ère en vue de l’élection présidentielle du 12 avril 2025 a suscité de vives critiques quant à son équité. Derrière l’apparent déséquilibre entre les huit représentants du président sortant Brice Clotaire Oligui Nguema et les cinq porte-paroles des autres candidats se cache une réalité plus complexe. Enquête sur les dessous d’une controverse révélatrice des failles du système électoral gabonais post-transition, où un cadre juridique dépassé se heurte aux nouvelles réalités politiques du pays.

Derrière le déséquilibre du débat présidentiel se cache moins une volonté de favoriser le pouvoir qu’une loi électorale figée dans le temps : celui d’avant la transition. © GabonReview (Capture d’écran)

 

Dans les coulisses du débat télévisé organisé par Gabon 1ère en préparation de l’élection présidentielle du 12 avril 2025, une situation juridique complexe a généré un déséquilibre médiatique n’ayant pas échappé aux observateurs. Ce que nombreux ont qualifié de «raté», GabonReview y compris, trouve son origine dans un cadre législatif inadapté aux réalités politiques actuelles.

Un cadre juridique obsolète

Le débat télévisé s’est déroulé sous l’égide du Décret n°000203/PR/MCEN du 7 août 2018, qui réglemente l’accès des candidats et des partis politiques aux médias du service public en période électorale. Ce texte, conçu avant le coup d’État du 30 août 2023, n’a jamais été révisé pour s’adapter au paysage politique post-transition.

L’article 9 de ce décret stipule notamment que le temps d’antenne doit être réparti selon la règle des «trois tiers» :

  • Un tiers pour les candidats et partis politiques de la majorité ;
  • Un tiers pour les candidats et partis politiques de l’opposition ;
  • Un tiers pour les candidats indépendants.

Cette répartition, qui pouvait sembler équitable dans le contexte politique de 2018 lorsque le texte a été adopté, s’est avérée inadaptée face à la nouvelle configuration électorale de 2025, où la majorité des candidats se présentent comme indépendants.

La solution improvisée de la commission

Face à ce dilemme juridique, la Commission d’égal accès aux médias du service public, chargée de la répartition des débatteurs, a dû trancher : le candidat président Brice Clotaire Oligui Nguema a été considéré comme représentant la majorité, tandis que les autres candidats ont été assimilés à l’opposition. Sur cette base, il a été décidé d’attribuer huit (8) représentants à chaque camp.

Un haut fonctionnaire proche de la Haute Autorité de la Communication (HAC) explique, sous condition d’anonymat : «Nous nous sommes retrouvés dans une situation inédite où le cadre juridique ne correspondait plus à la réalité politique. La commission a dû interpréter les textes existants pour organiser ce débat dans les délais impartis

Les coulisses du déséquilibre

Dans les faits, si le camp présidentiel a réussi à mobiliser ses huit porte-paroles, seuls cinq (5) représentants se sont présentés pour défendre les positions des candidats challengers de celui qui occupe le fauteuil présidentiel jusqu’à la prestation de serment post-électorale : Oligui Nguema. Ce déséquilibre numérique a donné lieu à une impression de traitement inéquitable lors du débat.

Des informations recueillies en marge du débat sur le plateau de Gabon 1ère révèlent que cette situation ne résulterait pas uniquement d’un problème d’organisation. Selon plusieurs sources concordantes, la réputation d’excellence de certains débatteurs de l’écurie Oligui (majorité théorique), notamment Akure Davin, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi et Arnaud Engandji, aurait dissuadé plusieurs potentiels porte-paroles des autres candidats (opposition théorique).

«Jusqu’à la dernière minute, nous avons essayé de trouver des représentants supplémentaires pour équilibrer le plateau», confie un membre de la production de l’émission. «Des négociations ont eu lieu en coulisses pour tenter de convaincre d’autres personnalités de se joindre au débat, mais sans succès.»

Un conseiller d’un des candidats de l’opposition, préférant garder l’anonymat, reconnaît : «Nous avons préféré nous abstenir plutôt que d’envoyer des personnes insuffisamment préparées face aux poids lourds de la majorité. C’était un choix stratégique, pas une exclusion.»

Un enjeu de réforme législative

Cette situation révèle l’urgente nécessité d’actualiser le cadre juridique régissant les médias en période électorale. Le texte actuel, conçu pour un paysage politique bipolaire avec quelques indépendants, ne correspond plus à la réalité gabonaise post-coup d’État. «Le véritable problème réside dans l’inadéquation entre la loi et la configuration politique actuelle», analyse un constitutionnaliste gabonais. «Ce décret est devenu caduc et mériterait d’être entièrement revu pour garantir un traitement véritablement équitable de tous les candidats, indépendamment de leur affiliation politique.»

Au-delà des polémiques sur le déséquilibre apparent du débat, c’est donc bien la question de la modernisation du cadre législatif électoral qui se pose avec acuité. Une réforme qui devrait idéalement intervenir avant les prochaines échéances électorales, les législatives notamment, pour éviter que de telles situations ne se reproduisent.

En définitive, le débat des porte-paroles n’a pas tant souffert d’une volonté délibérée de favoriser le président sortant que d’un cadre juridique obsolète et d’une difficulté réelle des candidats challengers à mobiliser des représentants prêts à affronter les ténors de la majorité présidentielle.

 
GR
 

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