Premiers talents

Se pencher sur l’histoire du cinéma Gabonais implique d’être prêt à rencontrer de tout jeunes hommes aujourd’hui disparus ou déjà bien âgés. C’est aller sur les chemins et les rêves de cinéastes en quête d’un pays à construire. C’est emprunter les pas de jeunes de retour au pays, au propre comme au figuré ; d’hommes en marche vers une identité trop longtemps niée, méprisée ou foulée aux pieds des colonisateurs. C’est accepter d’entendre le requiem de l’homme blanc pour enfin célébrer Libreville, une cité dont on pouvait enfin dire Il était une fois… Sans risquer de provoquer les rires de la gendarmerie étrangère, sans voir l’homme libre mis en cage. Entendre le son et la voix de tam-tams jamais tus.

Obali première version de Philippe Mory – Photo Roland Duboze.

 

 

Tous ces mots en rouge correspondent à des titres de films, aux titres des tout premiers films de l’histoire du cinéma gabonais. Films de Pierre-Marie Dong et Simon Augé, du doyen Philippe Mory aussi. Ces films sont entrés au panthéon du cinéma africain, c’est-à-dire ont été consacrés au Fespaco. Leurs images sont jeunes et toujours si belles ! Leurs auteurs ne doutaient de rien et questionnaient le cinéma : ils commençaient  juste à dessiner celui de leur continent enfin indépendant.

Séquence de tournage de la série télévisée l’Auberge du Salut.

Évoquer l’histoire du cinéma gabonais, c’est être prêt à emprunter les pas d’une longue marche marquée par des silences ; c’est rencontrer des voix éteintes de ne pas être exprimées, c’est revivre les douleurs sourdes de vocations interrompues ou les chants oubliés des louanges trop vites clamées.

C’est aller au-devant de vies d’hommes, magnifiées ou stériles, de créateurs qui se sont crus oubliés mais à qui sont venues la sagesse et la modestie des ans, d’artistes que d’autres ont fait renaître.

Au Gabon les flambeaux sont passés des mains des anciens et des maîtres vers les apprentis, les épreuves ont été surmontées et les jeunes ont recommencé à donner vie aux lumières du cinéma.

Ainsi la deuxième carrière de Philippe Mory, comédien autrefois couronné à Paris par le prestigieux prix Louis Delluc, aux temps de sa prime jeunesse.

Cette rétrospective est née de la volonté de quelques hommes passionnés de cinéma, des hommes d’images qui ont depuis toujours éprouvé un immense respect pour les pionniers du cinéma en ce pays. La renaissance d’un cinéma passe souvent par la reconnaissance des premiers talents.

Et la reconnaissance induit la réappropriation.

Sur le Sentier du Requiem de Pierre-Marie Dong

On pourrait se demander pourquoi nombre de films, au long des dix premières années du cinéma gabonais, sont co-signés par deux auteurs Charles Mensah et Pierre-Marie Dong. J’en connais trois au moins et il en est probablement d’autres qui m’ont échappé. J’esquisserai bien une réponse à défaut de pouvoir la poser aux deux cinéastes qui, malheureusement, nous ont quittés.

La transmission des savoirs est la plus grande des richesses, donner la maîtrise de l’outil qui permet l’expression des émotions esthétiques à un autre est indiquer la route qui mène à la source. Celui qui a su partager cet outil primordial ne peut être qu’un grand homme.

Pierre-Marie Dong a été, tout comme Philippe Mory, l’un de ses passeurs de cinéma au Gabon. Les graines qu’ils ont semées se sont reproduites et  d’autres comme Charles Mensah ont passé une grande partie de leur vie à soutenir, encourager et protéger le cinéma et les jeunes cinéastes gabonais.

Pierre-Marie Dong (à gauche) dans Il était une fois Libreville de Simon Augé.

 

Au-delà de ce que chacun peut (et doit, dans l’exercice de son sens critique) penser de l’œuvre des uns et des autres, cette chaîne qui relie les cinéastes gabonais d’une génération à une autre est  constituée de maillons d’une qualité rare. Au moment de regarder les films de cette rétrospective, de se pencher sur une cinquantaine d’années de cinéma national, il est opportun et mieux, essentiel de saluer la démarche de ceux qui ont fait les premiers pas. De célébrer avec fraternité, l’audace inconsciente et créatrice dont ils ont fait preuve. À nous hommes de cinéma d’aujourd’hui de témoigner de la même ténacité pour sauvegarder -et donner à voir- ce patrimoine du vingtième siècle qu’est le cinéma gabonais.

* Jean-Pierre Garcia a créé en 1980 le festival international du film d’Amiens. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux cinémas d’Afrique, il a notamment rédigé les trois éditions du Guide pratique à l’usage des cinéastes du Sud  Sous l’arbre à Palabres. Il est rédacteur en chef de la revue Le Film Africain & du Sud.