Le documentaire gabonais : les nouvelles formes du leg identitaire

L’histoire du documentaire gabonais  a été orpheline pendant longtemps, en effet l’un de ses films-clef Il était une fois Libreville de Simon Augé, n’était pas accessible. Les jeunes générations ont dû attendre Février dernier pour enfin découvrir cette superbe entrée en matière dans le réel de leur capitale, au lendemain de l’Indépendance.

Les Nouvelles écritures de soi d’Alice Atérianus-Owanga - Photo Alice Atérianus-Owanga

Au fil des ans, le documentaire gabonais témoigna de recherches individuelles, de coup de cœur liés à un événement historique ou à un rituel spécifique à une région ou culture locale.  Est-il nécessaire de rappeler l’importance culturelle de l’oralité au Gabon ! Le témoignage documentaire au cinéma s’est imposé ici aussi, comme l’héritage  et le porte-flambeau de la tradition orale dans le continent.

C’est d’abord l’histoire coloniale et militaire qui est relatée dans les Tirailleurs d’ailleurs d’Imunga Ivanga (1996). Le père du réalisateur et deux de ses compagnons d’armes racontent comment ils sont passés de l’insouciance à la réalité de la seconde guerre mondiale, puis à la désillusion face aux promesses non tenues.

Aussi le documentaire Pierre de Mbigou de Roland Duboze (1998) est une invitation au voyage à travers forêts et monts, mais aussi et surtout à la découverte de sculptures mélangeant représentations traditionnelles et lignes plus modernes. Tradition une fois encore mise en exergue dans le film Au commencement était le verbe (le Mvett) d’Antoine Abessolo Minko (2003). Il y souligne qu’au-delà de l’usage qui en était fait en temps de guerre, l’art du Mvett englobe tous les aspects de la culture Fang : poésie, philosophie, sciences, les peuples Fang et Beti considèrent le Mvett comme un art total. Le réalisateur expose une nouvelle fois son attachement aux sujets ethnologiques en 2009 avec Itchinda ou la circoncision chez les Mahongwé.

En cette fin de décennie, à l’aube du millénaire qui débute, le documentariste Alain Didier Oyoué est des plus prolifiques. Il signera trois films remarqués en trois  ans : Jean Michonnet une aventure humaine (1998), La Forêt en sursis (2002) et Promesse d’un nouvel eldorado (2002).

Accroche-toi de Pauline Mvélè – Photo Imunga Ivanga

Quand les jeunes prennent la parole…
…la re-naissance du documentaire gabonais.

Le documentaire gabonais a écrit ses belles et premières pages des les années soixante-dix, Il était une fois Libreville de Simon Augé posait déjà les bases de l’exigence commune. Au fil des ans, la démarche documentariste a trop longtemps relevé de l’engagement forcené d’un cinéaste désireux, envers et contre tout et à contre courant surtout, d’exprimer le réel (sa conception du réel). Aujourd’hui, avec le soutien amical et compétent de quelques « anciens » tels Roland Duboze ou Imunga Ivanga, les jeunes s’emparent du documentaire et ne s’embarrassent pas de faux-fuyants.

Ils relèvent le défi.

Le chantier est immense et c’est justement cet aspect qui leur plait. Il y tant et tant à dire et traduire, à mettre en scène ; tant d’interrogations sur ces notions de mise en scène et de travail du réel que le plus sage est de s’y coller sans attendre.

La plupart de ces films portent  une maturité généreuse et superbe ; ils traduisent de vrais regards de cinéastes.  Le mouvement de (re)naissance du documentaire gabonais est bien parti.

La relève des maîtres est assurée au pays de Philippe Mory et Charles Mensah.

En attestent ces films, nés avec la création à Libreville en 2005 du festival Les Escales Documentaires. Escale et pépinière de jeunes auteurs, point d’ancrage d’œuvres en gestation, porte-images pour ne pas dire porte-paroles d’une jeunesse qui a tant à dire. Avec lucidité et modestie, ces jeunes créateurs et créatrices sont à bien des égards le futur du cinéma gabonais.

Avec Les Nouvelles écritures de soi (2010) Alice Atérianus-Owanga capte le quotidien de quatre slamers, quatre représentants de la nouvelle poésie urbaine. Un film essentiel qui s’entend à nous montrer la constitution d’une nouvelle identité à Libreville, une nouvelle identité gabonaise où la prose orale est toujours bien présente ! La prose, le verbe, les liens « contre culturels » avec l’occident sont aussi les thèmes forts du docu-fiction de Marc Tchicot et Frank Onouviet Au rythme de ma vie (Ismael Sankara, the Rhytm of my life, 2011. C’est, de manière peu conventionnelle, le parcours de « ISH », un jeune rappeur de Miami venu rendre visite à sa famille au Gabon. Il était loin d’imaginer qu’au beau milieu de ce pays d’Afrique Centrale, le projet de ses rêves lui tomberait dessus. Contre toute attente, l’alchimie née entre lui et deux producteurs de musique locaux, va donner lieu à un premier album. En quelques paroles, en quelques lignes sur une partition, deux jeunes documentaristes gabonais nous donnent à voir la naissance d’une fusion artistique. Cette rencontre entre un rappeur de Miami (mais à demi africain) et deux producteurs gabonais, jeunes, talentueux, mais fort peu connus, va s’installer à vue. C’est passionnant et d’une rare efficacité, tant du point de vue dramatique que plastique ! Que le scénario est bien construit ! Quelle belle décision que l’introduction de deux scènes (relativement courtes) de fiction pour donner du sens au récit du film. Nous sommes loin de l’amateurisme et des approximations de tant de « faux documentaires et sous-reportages sévissant dans le monde entier. Au rythme de ma vie (Ismael Sankara, the Rhytm of my life nous donne, au delà de son intérêt propre, une vraie leçon de cinéma !

Troisième entrée musicale dans la production documentaire récente, celle de Joël Moundounga avec L’épopée de la Musique Gabonaise en 2011. Loin de sombrer dans une célébration complaisante d’un genre commercial, ce film s’inscrit dans un mouvement de récupération de l’histoire du pays y compris au plan musical. Dans un studio de radio, un animateur, Placide Moryl reçoit le groupe de rap Communauté Black ; ses membres lui expliquent leur démarche : une fusion de rythme traditionnel et de sonorités modernes. L’animateur se met alors, à imaginer la naissance de la musique et des hommes qui l’ont fait, dans son propre pays le Gabon. Mais l’animateur n’est qu’un prétexte, il s’efface très vite derrière des personnages hauts en couleurs et riches sonorités ; des hommes qui ont composé le patchwork saisissant d’une musique pluriculturelle. Gens de la forêt ou de la côte atlantique (animistes, chrétiens ou musulmans), leurs rythmes et leurs instruments vibrent de la rencontre avec les artistes de l’Europe ou des Amériques. Les fondateurs de la musique gabonaise témoignent, en paroles et en musique. Un très beau traitement d’images d’archives peu vues jusque-là permet un voyage dans le temps et les espaces de la musique gabonaise (à Paris notamment dans les années cinquante). On y sent vivre aussi la capitale du Gabon à une époque où les rythmes et les mélodies se mêlaient avec celles d’autres pays africains… Ce premier volet d’une série doit en comporter trois nous annonce quelques portraits superbes ; dont ceux du grand Akendengué.

Dans Le Maréchalat du Roi Dieu, la jeune réalisatrice Gabonaise Nathalie Pontalier semble aimer les défis : filmer la schizophrénie et aller à l’intérieur du mouvement créatif qui permet à un homme qui en est atteint d’exister, malgré tout. Cet homme, André Ondo Mba (A.O.M) vit à Libreville au Gabon avec ses deux fils dans une maison modeste. Il souffre de schizophrénie paranoïde aigue et est atteint de surdité. Au fil des années, il a développé un art graphique par l’écriture où il prêche les mythologies qui lui sont « dictées depuis l’au-delà par son double immortel ».

Depuis plus de vingt ans, il écrit sur les murs, les façades et autres parapets du paysage urbain librevillois. Le contenu de ces messages reste souvent hermétique pour les lecteurs qui s’y hasardent. AOM est lui-même le personnage le plus intrigant  de l’étrange mise en scène que semble sa vie. Une mise en scène irrémédiablement liée à la capitale du Gabon.

Le Maréchalat du roi dieu est un film qui se joue des situations extrêmes, les entend et les laisse s’exprimer. La qualité de l’écoute développée tout au long du film par la réalisatrice, permet à la puissance créatrice d’André Ondo Mba de s’exprimer. Précisons d’emblée que la créativité du personnage peut être situé à la frontière étroite du langage qui l’habite (ce qui relève de sa schizophrénie) et de son expression artistique (la structure poétique de son univers, l’expression graphique de cet univers).

Le pari gagné de Nathalie Pontalier est de parvenir dans son film, à honorer un graphiste de l’éphémère (une sorte de peintre muraliste maniant l’écriture automatique) qui depuis une vingtaine d’années parcourt Libreville et en fait une immense toile, un écran qui se joue des cadavres exquis d’un surréaliste méconnu – jusque-là.

Ce film pourrait (et devrait) devenir un classique du cinéma documentaire, sur le continent et bien au delà des mers.

Le plus respecté des documentaristes du continent, le sénégalais Samba Félix Ndiaye, serait (si la maladie ne l’avait emporté en 2010) rassuré par ce Havre du cinéma documentaire africain que sont ces Escales de Libreville