Éditorial

Imunga Ivanga, auteur, réalisateur, critique de cinéma Directeur Général de l’IGIS

En juillet 2010, des travaux du professeur Abderrazak El Albani, entouré d’une équipe internationale, sont publiés dans la revue Nature. Ils remettent en question l’apparition de la vie multicellulaire qui était jusqu’alors estimée à 670 millions d’années. En effet, au cours d’une mission au Gabon, le professeur découvre plus de 250 fossiles qui situent cette émergence à 2,1 milliards d’années. La vie sur terre serait ainsi née chez nous.

La première apparition de l’homme est située également en Afrique.  L’on peut croire à ce moment, que cela ne relève plus du hasard, mais de conditions spécifiques qui ont conduit à cet état. Quel lien entre tout cela me direz-vous ? Je vous répondrai simplement l’Homme. La naissance des histoires coïncide avec son apparition. Des histoires au longs cours qui vont glisser, être portées par les flots au fil du temps.

Dans ce temps là nous sommes, nous les africains, sans prendre de raccourcis, les premiers à faire du Cinéma. Mais oui, les premiers à être sur terre à raconter des histoires, à graver des personnages sur les murs des grottes, à les faire danser en claquant le silex pour allumer le feu des lanternes magiques.

Les cinéastes gabonais ont durant cinquante années, de 1962 à 2012, œuvré pour donner à voir et à entendre l’imaginaire gabonais, à travers l’expression d’une pensée insoumise,

garant d’une créativité qui n’a pas toujours pu trouver les moyens de s’exprimer telle qu’elle l’aurait souhaitée mais qui pour avoir gagné son indépendance s’est trouvée parfois malmenée, mal aimée, car ayant pu se filmer souvent sans les moyens extérieurs. Des moyens dont le cinéma africain est largement tributaire et qui ont dans certains cas pu générer des effets pervers.

En proposant cette rétrospective, l’intention est d’aller à la rencontre des principales étapes, périodes et générations du cinéma gabonais afin qu’elles contribuent à la formation d’une culture cinématographique nationale. Mais aussi de s’interroger à travers son passé, sur son histoire, son identité et le destin de tout un peuple et ses avatars.

AUJOURD’HUI, UN JOUR NOUVEAU

Tout d’abord avec des films invisibles depuis près de trente ans, Sur le sentier du requiem et Identité de Pierre-Marie Dong, et Il était une fois Libreville de Simon Augé, retrouvés grâce à l’engagement de l’Institut Gabonais de l’Image et du Son et de la cinémathèque de l’Institut Français notre partenaire privilégié, avec lequel nous semons à tout écran. Mais d’autres œuvres telles que Lessigny, Carrefour humain, Bonne nuit Balthazar, Chouchou cosmonaute, Où vas-tu Koumba, Ilombé demeurent encore introuvables.

Philippe Mory le premier des pionniers auréolé du trophée de la Licorne d’Or au 32ème Festival International du Film d’Amiens pour l’ensemble de sa carrière, nous revient avec les films La Cage et Les tam-tams se sont tus. Dans le même élan l’on pourra voir Obali et Demain un jour nouveau de Pierre Marie Dong et Charles Mensah deux auteurs talentueux qui ont marqué durablement le cinéma gabonais et africain.

Mais l’on ne peut parler de notre cinéma sans évoquer la politique de coproduction développée par Charles Mensah qui a permis de produire quelques films majeurs du cinéma africain dont Le grand blanc de Lambaréné de Bassek Ba Kobhio. Un film qui traduit l’implication du Gabon dans le panafricanisme cinématographique africain.

Le documentaire gabonais gagne en sympathie, aussi nous avons voulu à travers deux films exceptionnels Le Maréchalat du roi dieu de Yveline Nathalie Pontalier et L’épopée de la musique gabonaise Acte I de Joël Moundounga montrer le chemin qu’il trace.

Un autre chemin est celui du cinéma «underground» gabonais très actif ces cinq dernières années grâce à l’obstination généreuse de ses acteurs et qui impose une écriture à laquelle adhère un large public. Deux de ces productions L’Amour du diable de Melchy Obiang et Amour ou sentiment de Van Mabadi seront ici à l’honneur.

Le cinéma gabonais accueille de nouveaux visages, nombreux aujourd’hui, demain une multitude. Nous n’allons pas tous les citer mais déjà des noms s’imposent à nous. Ceux de Nadine Otsobogo, Manouchka Labouba, Pauline Mvélé, Alice Atérianus-Owanga, Samantha Biffot, Fernand Lépoko, Marc Tchicot, Frank Onouviet, Phil Ibinga, Murphy Ongagna, Filip Vijoglavin. Ils auront à cœur de s’accomplir et de légitimer un cinéma qui a su habilement mêler les aspects politiques, artistiques et commerciaux.

Notre vœu enfin est de voir cet événement se reproduire et s’amplifier ici ou ailleurs. Aussi allons-nous prolonger ce programme dans les mois, les années qui viennent avec le court-métrage ou le documentaire ou les productions de la télévision. Nous allons éditer des dvd sur l’histoire du cinéma au Gabon pour consolider ces acquis. Et, qui sait, susciter la publication de textes d’analyses critiques de l’histoire du cinéma gabonais.

Nous n’oublions pas que nous sommes des fabricants de mémoire et c’est elle qui permet le lien entre les anciennes et les nouvelles générations qui sont un nouveau peuple. Une mémoire à l’identité plurielle qui s’inscrit dans notre volonté d’affirmer la nécessaire prise en main de notre destin.