Le dernier Sommet Afrique-France de François Hollande se tient ce samedi dans la capitale malienne. En présence de près d’une quarantaine de chefs d’Etat et de gouvernement, cette réunion traitera de tout, sauf de la démocratie et de ses nécessaires avancées en Afrique. Un ordre du jour qui ne manquera pas de décevoir ceux qui se battent pour l’Etat de droit, la transparence électorale et la protection des droits de l’homme sur le continent.

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«Face à des chefs d’Etat dont beaucoup se maintiennent au pouvoir par la force, François Hollande a estimé que parler de la démocratie pourrait être un sujet de crispation pour certains de ses interlocuteurs, notamment pour les chefs d’Etat d’Afrique centrale, une région qui est, comme vous le savez, un îlot de désespoir imperméable aux vents de fraîcheur démocratique qui soufflent partout dans le monde. Le président français a donc préféré que les questions de sécurité figurent au centre des discussions de Bamako», reconnaît un diplomate de l’Ambassade de France à Bamako.

Sécurité, lutte contre les réseaux djihadistes, Boko Haram, et business

Ainsi, le Sommet de Bamako, le dernier auquel assistera François Hollande, est donc placé sous le signe de la paix et de la sécurité. Les 38 chefs d’Etat et de gouvernement attendus parleront de «la sécurité au Mali qui fait face à une insurrection islamiste dans le nord du pays et de la lutte contre Boko Haram», car «François Hollande veut, en fait, faire de ce pays une vitrine pour le bilan de sa politique africaine» au moment où il s’apprête à quitter l’Elysée dans une centaine de jours. Comme on le sait, la France a engagé, à travers l’opération Serval, puis l’opération Barkhane (avec un mandat élargi), ses soldats en janvier 2013 au Mali pour chasser l’envahisseur islamiste. Sécurité au Mali et renforcement de la lutte contre Boko Haram au Nigeria, Cameroun, Tchad et Niger. Mais, aussi curieux que cela puisse paraître, en plus de ces questions sécuritaires, on y parlera aussi affaires, malgré le contexte de crise que traversent la plupart des Etats. Le Medef, le patronat français, représenté par une délégation d’hommes d’affaires prendra ainsi part, aux côtés des représentants des organisations patronales africaines, à un Forum économique. Il y aura aussi quelques sujets habituels, comme le Forum des Jeunes dont le thème portera sur l’emploi, et auquel participeront des jeunes venus d’une cinquantaine de pays. De même, un Forum «Genre et Développement» consacré aux femmes se tiendra sur le thème de l’entrepreneuriat féminin. Ça ne s’invente pas !…

Voyoucratie et démocrature

Comme on le voit, tout y sera traité, sauf les thèmes relatifs… au renforcement des processus démocratiques sur le continent. La démocratie attendra donc… Comme si les questions liées aux affaires économiques doivent toujours reléguer les questions démocratiques au second plan. D’où l’immense déception des opinions publiques africaines, et des mouvements associatifs de lutte pour le respect du verdict des urnes et pour la transparence électorale en Afrique.

Habib Ilboudo, membre du mouvement burkinabé Le Balai Citoyen, affirme que «François Hollande a choisi d’entrer dans le syndicat solidaire des chefs d’Etat et il ne veut pas condamner ses amis pour les violations des droits de l’homme pour lesquels ils se sont rendus coupables, et c’est franchement regrettable». Même réaction du mouvement Arusha au Gabon. L’un de ses militants affiche sa déception, car il a cru, dit-il, que «l’embellie démocratique sur le continent, le soutien aux mouvements démocratiques, ou même les sanctions éventuelles contre des dirigeants, viendraient d’un tel Sommet, puisque les sommets de l’Union africaine n’en sont pas capables en dehors de quelques formules incantatoires, alors que la marche vers la démocratie est mise en péril dans les pays d’Afrique centrale». Pour sa part, le mouvement sénégalais «Y en a marre», estime que c’est aux Africains eux-mêmes de façonner le NTA, le Nouveau Type d’Africains, la France ayant définitivement choisi de soutenir les pouvoirs illégitimes au détriment des peuples en lutte. L’association «Nous pas bouger» va dans le même sens et affirme qu’«on ne fera pas semblant de découvrir aujourd’hui que Paris privilégie ses accointances avec les régimes illégitimes, crapuleux et sanguinaires d’Afrique noire francophone au détriment de l’aspiration au changement démocratique et à la bonne gouvernance des peuples. Hélas !» Habib Ilboudo regrette que «François Hollande quitte la scène politique sans se replacer comme un véritable partisan de la démocratie et comme un acteur très attaché aux principes démocratiques ; au final, c’est son attitude et son absence de position qui resteront sur la sellette parce que, au sujet du renforcement de la démocratie en Afrique, le fossé est grand entre ce qu’il avait annoncé et ce qu’il a fait ; avec Sarkozy, c’était le bling-bling, et avec Hollande, c’est le zigzag,  et c’est donc la voyoucratie et la démocrature qui continueront de mener grand train».

Dans le quotidien Le Monde, le journaliste Thomas Hoffnung écrit : «On a peine aujourd’hui à se souvenir qu’au début de son quinquennat, François Hollande boudait les caciques de la Françafrique, peu compatibles avec une certaine idée de la démocratie et des droits de l’homme. Le Congolais Denis Sassou Nguesso trouvait alors les portes closes à Paris, et Ali Bongo n’était pas davantage le bienvenu à l’Elysée, et François Hollande hésita de longues semaines avant de participer au Sommet de la Francophonie à Kinshasa en République démocratique du Congo, chez Joseph Kabila. Quant à Idriss Déby, fidèle à son tempérament frondeur, il annula une première rencontre avec François Hollande, prévue début-octobre 2012 à Paris. La raison ? Son homologue français lui avait fait savoir qu’il lui demanderait des comptes sur la disparition de l’opposant (tchadien) Ibni Oumar Mahamat Saleh, un mathématicien formé à Orléans, dont on n’avait plus de trace depuis février 2008». Que s’est-il donc passé pour un tel revirement, pour ce renoncement élyséen ?

Les opinions publiques africaines luttant pour le renforcement de la démocratie et la transparence électorale en Afrique ont donc du mal à contenir leur déception quant aux sujets qui seront abordés dans la capitale malienne dans les prochains jours. Ils affirment toutefois qu’ils continueront de se battre pour faire tomber les murs de la dictature et de la honte qui les empêchent d’aller vers la démocratie et la liberté.