Dans le cadre d’une scène de crime où circonscrire le périmètre s’impose, la fermeture “jusqu’à nouvel ordre” du Village artisanal de l’avenue du Colonel Parant n’était pas nécessaire. Elle amène de nombreux observateurs à crier à l’amplification spectaculaire d’un fait divers. Les mots «Allah Akbar» suffisent-ils pour crier au loup dans la bergerie ?  

La fermeture du village artisanal et l’arrestation de commerçants est une mesure démesurée frappant bien de musulmans sans problèmes. Ici, leur arrivée au camp de police Michel Bigoundou. © Gabonriew/Capture d’écran VOA Afrique

 

Si le débat sur les circonstances du drame, survenu à Libreville, impliquant un ressortissant Nigérien de 53 ans ayant grièvement attaqué «au couteau» deux journalistes Danois de la chaine de télévision National Geographic, agite la toile et alimente la chronique, la gestion de l’enquête avec son corollaire de mesures soulève des interrogations, notamment au sujet de l’opportunité de fermer le Village artisanal, théâtre de l’agression.

Fermé, le Village artisanal de l’avenue du Colonel Parant à Libreville. © Gabonreview

Bataclan, Las Vegas, «nécessité d’enquête» et spectacularisation

Epicentre du commerce d’objets d’art, convoités en majorité par les touristes en visite dans le pays, le Village artisanal de l’avenue du Colonel Parant a été fermé jusqu’à nouvel ordre pour «nécessité d’enquête» par les autorités politique et judiciaire. La plupart des occupants ont été, eux aussi, arrêtés. Une raison quelque peu farfelue, estiment un bon nombre d’habitués de ce lieu de villégiature urbaine, estimant pour la plupart que sa fermeture ne s’imposait pas. «Nécessité d’enquête est un prétexte fallacieux. La suite de l’enquête ne nécessite rien d’autre que l’interrogatoire et la confrontation des antagonistes ainsi que l’audition des commerçants témoins du périmètre où les faits se sont déroulés. Cette place commerciale est tout de même grande, avec plusieurs couloirs et compartiments ; tous les commerçants de ce village n’ont tout de même pas été témoins du drame», fait remarquer un ancien enquêteur de la Police judiciaire à la retraite.

Ce qui amène au souvenir de la tuerie du Bataclan, en novembre 2015 à Paris, avec ses 130 morts : le lieu fut fermé dès le drame afin de permettre aux investigateurs de faire tous les prélèvements nécessaires à l’enquête (empreintes digitales, douilles des armes utilisées, indices divers, photographies des lieux, etc.) puis pour les besoins de travaux de réfection. On ne pris personne dans le voisinage immédiat du Bataclan ; pas plus qu’à Las Vegas, lors du massacre qui fit 59 morts et 515 blessés en octobre dernier, on ne mit aux arrêts les habitants du palier d’immeuble  d’où étaient partis les coups de feu. «Il y a comme une spectacularisation de cette affaire», note le même ancien policier. Les victimes, l’assaillant et quelques témoins dans l’environnement immédiat du lieu de l’agression auraient suffi au bout d’une série d’entretiens à élucider les circonstances du drame, pense-t-il avant d’ajouter : «l’enquête sur la plausibilité d’une radicalisation de quelques musulmans vivant au Gabon ou de l’existence d’une organisation djihadiste dans le pays doit être plus subtile, presque furtive et pas du tout tape-à-l’œil. Une bonne déclaration officielle suffit pour rassurer les chancelleries et les touristes

Activité économique pénalisée et commerce de la peur

Les implications de cette mesure n’ont certainement pas été évaluées. Car, il s’agit bien là d’une activité économique qui enregistre des pertes. Régulièrement, les agents économiques mis aux arrêts sont contrôlés. Ils paient patentes, impôts et taxes diverses, importent des objets d’art qui passent par la douane et y sont taxés, payent la location de leurs boutiques à des structures soit ministérielles soit municipales. En fermant ce lieu, on prive indéniablement l’Etat de quelques recettes et on accroit la crainte de ces lieux par les touristes.

Si tant est qu’on aimerait remonter aux déterminismes de cet acte résolument condamnable, l’enquête devrait se déployer dans les mosquées et les divers ilots communautaires comptant des musulmans à Libreville. De même, il aurait fallu fermer le grand marché de Mont-Bouët, lieu touristique également et plus grande concentration quotidienne de musulmans de la capitale gabonaise.

La présence du ministre de la Défense sur le théâtre du drame, en lieu et place du procureur de la République, en rajoute à la «spectacularisation de cette affaire», selon le mot de l’ancien policier cité plus haut.

«Allah Akbar», version marché noir de l’information

Il est à noter, par ailleurs, que les photos de l’agresseur ensanglanté, utilisées par la plupart des médias, même l’officiel quotidien L’Union, sont l’œuvre de badauds les ayant fait circuler ensuite sur les réseaux sociaux. Là, sur ce marché noir de l’information où trône la rumeur, il se raconte qu’une dispute entre les deux journalistes et l’agresseur serait à l’origine du drame. Des témoins, supposés, soutiennent sur Facebook que durant cette altercation verbale, le Danois aurait poussé le Nigérien au sol. Se sentant humilié, ce dernier se serait procuré un morceau de carreau cassé qui trainait par là en criant «Allah Akbar» et aurait agressé les journalistes. Si cette version venait à se confirmer, elle indiquerait qu’on a délibérément opté pour le sensationnel.

Formule largement et traditionnellement employée par les arabophones musulmans dans diverses circonstances, notamment lors des appels à la prière et au début de chaque prière, les mots «Allah Akbar» ont suffit pour crier au loup dans la bergerie. Si une enquête approfondie est résolument nécessaire, force est de reconnaitre qu’on en a trop fait. On n’en a pas autant fait lorsqu’en octobre 2013, un parachutiste français en mission au Gabon fut tué à la sortie d’un night-club à Libreville. Il manquait absolument les mots «Allah Akbar». On n’en a pas autant fait lorsqu’en janvier 2011, une série de vols à main armée fut perpétrée dans les domiciles de plusieurs chefs d’entreprises de nationalité française résident à Libreville. Il manquait absolument les mots «Allah Akbar». Il faut sans doute interdire l’usage dans les mosquées de cette expression pourtant séculaire et banale dans le monde musulman. Il reste que la fermeture du village artisanal est une mesure démesurée frappant bien d’innocents, bien de musulmans sans problèmes.