À la suite d’un concert politiquement engagé donné à Paris, le samedi  21 janvier dernier, par Tita Nzébi, François N’Gwa,  Jann,  Jearian et quelques autres, Françoise Kessany qui se défini comme «Indignée et Résistante», a fait parvenir à Gabonreview  le texte ci-après. Dans cette réflexion sur la culture, la Can 2017 et la Tropicale Amissa Bongo n’en prennent pas moins pour leur grade.

Tita Nzébi en concert, le 21 janvier 2017 à Paris. © D.R.

 

Tout peuple a une culture.

Un peuple sans culture existe-t-il ?  Si oui, qu’est que c’est, un peuple comme cela ? Et une culture sans peuple ? Cela existe-t-il ? Si oui, qu’est-ce que c’est une culture comme cela ?

Quelques moments du concert du 21 janvier dernier. © D.R.

En tout cas, la culture gabonaise était à Paris ce samedi  21 janvier 2017, au merveilleux  concert offert par Tita Nzébi,  entourée des talents de François N’Gwa,  Jann,  Jearian,  chanteurs compositeurs magnifiques, tour à tour excitants pour danser,  émouvants pour pleurer à l’intérieur. Tous soutenus par des musiciens de qualité remarquable ET trois choristes époustouflants. …  et Chyc  le conteur,  pour nous transporter au village, au bandja,  au cœur de la culture gabonaise. … et pour nous faire nous poser cette question angoissante : si tout peuple a une culture, si la culture gabonaise est à Paris ce 21 janvier 2017, qu’est-ce qui reste au pays ?

Oui, la culture gabonaise était à Paris ce samedi soir 21 janvier.  Au pays, je sais bien qu’une Annie Flore Batchiellilys peut pleurer en Punu en chantant  la mort d’un Serge Nkolo et nous saisir aux tripes, et nous faire tous comprendre le Punu, je sais absolument qu’un Pierre Akendengué peut nous faire tous nous lever et danser en rond, en avant  en arrière, en chantant l’Africa, en pleurant le Gabon et son oiseau moqueur, en criant “Libérez la Liberté”, tous en Miéné,  je sais depuis toujours qu’un Hilarion Nguema peut nous faire réfléchir à quand la femme se fâche et à ses conséquences, nous tous comprenant le Fang.  Et c’était au Gabon qu’on pouvait jouir de tout cela.

Ce samedi soir là, c’est en dehors du Gabon qu’une Tita somptueuse a chanté et dansé la langue Nzébi, nous tous la comprenant, c’est bien loin du pays qu’un François N’Gwa  a été enthousiasmant  en Fang, Jann nous charmant et touchant en français, et c’est presque dans un autre monde que Jearian, les pieds nus, un morceau de terre creux sonnant entre ses mains, nous a transporté ailleurs, nous prenant aux tripes, au cœur, aux rêves les plus fous de la culture universelle, celle qui parle en toutes langues, en toutes musiques, à tous et que tout le monde comprend.

Merci à eux ….c’était la Culture gabonaise et c’était à Paris. Alors, qu’est-ce qui reste au Gabon ?

Une course cycliste sur le ridicule peu de routes goudronnées ? Un marathon coulant tel un flot rouge de sang le long d’un bord de mer carte postale bidon ? Une CAN Total sanglante shootant des ballons sur les cadavres volés des Gabonais, voile d’illusion nationale et internationale pour ceux qui ne veulent pas voir?  Un peuple sans culture, qu’est-ce que c’est ? Qui sont donc ces gens qui applaudissent  les vélos, qui courent au bord de mer en masse décervelée comme un courant de sang, qui s’assoient en fauteuil dans les stades arrogants quand les enfants sont par terre à l’école ?

Ces gens qui restent au pays, s’ils sont Gabonais, ils sont dans l’obscurité de 50 ans de formatage-matraquage du parti unique ; et s’ils ne sont pas Gabonais, bientôt ils le seront. Venus d’ailleurs, d’Afrique de l’ouest et centrale et d’un ailleurs plus lointain encore, ils vont bientôt noyer dans leur nombre ceux  des habitants natifs du pays qui obstinément veulent continuer à y naître, y aller à l’école, y travailler leur argent pour y construire une maison, s’y faire soigner, y mourir et y  être enterré. Y vivre, en somme.  Et qui ne le peuvent plus. Cette noyade par le nombre a commencé depuiiis et va aller croissant. Pourquoi ?

Ça vient de loin, depuis la coloniale et le regard prédateur des occidentaux : si le Congo est terre de résidence (pour les colons) et si Brazzaville, devenant capitale de l’Afrique Occidentale Française, sera construite correctement, le Gabon est défini  territoire d’exploitation et sera et restera exploité comme tel. Pour ce faire, au Gabon comme pour d’autres pays africains, le colonisateur mettra en place des boutiquiers gérant de leurs intérêts : chez nous, pauvres de nous Gabonais, cela dure depuis CINQUANTE …  50 ans! Cette gestion du Gabon par grands comptes d’exploitation profite ainsi aux intérêts occidentaux et aux multinationales et ça continue et ça dure. Mais le phénomène récent qui apparaît de plus en plus, est le comportement prédateur des étrangers qui viennent vivre au Gabon pour y faire leur argent légitime (tout travail mérite salaire) mais qui aiment et pensent et se projettent dans leurs pays respectifs, et ce n’est pas le Gabon. Ils vivent et travaillent et même peuvent mourir au Gabon mais toute leur énergie vitale et  financière est investie à l’extérieur, chez eux.  L’exemple le plus frappant par sa démesure et son évidence brutale est ce pont construit au Mali par un Malien prétendument Gabonais depuis à peine 5 ans et arrivé sans fortune au Gabon. C’est bien pour le Mali et tous les usagers du pont en question mais à quel prix pour les habitants du Gabon ? Les exemples fourmillent et les lister ne ferait qu’aggraver une colère dangereuse autant qu’inutile. Nous ne tomberons pas dans ce piège dégradant appelé xénophobie.

Autrement dit, le Gabon est un magnifique pays, séducteur en tout,  dans sa terre le pétrole,  le manganèse, etc., sur sa terre le bois, l’eau, la précieuse terre elle-même si convoitée (Olam), au-dessus de sa terre l’énergie de l’air, du soleil, et tout le monde y trouve son compte, SAUF LES GABONAIS ET HABITANTS SINCÈRES DU GABON.   A l’intérieur, une famille de dictateurs terroristes du peuple et sa clique au pouvoir qui, pour s’y maintenir, corrompent, pillent, fraudent et tuent!  A l’extérieur, les multinationales et les pays africains qui profitent de leur diaspora au Gabon.  Pourquoi changer une situation qui profite à tant de gens ?

Que va répondre le Peuple gabonais et sa Culture à la question de ce que va devenir le Gabon ?

Heureux et Malheureux d’être Gabonais,  nous restons Fiers de l’être.

Ce pouvoir illégitime autant qu’illégal déroule son plan pour le Gabon et le met en œuvre par la force des armes et par la peur.  Il s’agit de garder la tête de l’exécutif, la Présidence de la République, par le mensonge (acte de naissance), la corruption (les institutions clés aux ordres, dont les forces armées), la répression (de journalistes, syndicalistes), le meurtre (d’hommes politiques), la fraude électorale répétée, insultante de maladresse ; il s’agit de vider le Législatif de son pouvoir de faire et de protéger la Loi en fraudant les élections comme depuis toujours,   il s’agit de vider la Justice de son autonomie de dire le droit, il s’agit de détourner et de razzier le budget de l’Etat sans aucun contrôle autonome.  Toutes choses bien connues et maîtrisées, depuis 50 ans que les Gabonais les subissent. Au Gabon, c’est le Droit du plus Fort, la loi de la sauvagerie.

Mais, le 27 août 2016, le Peuple a dit NON ! en élisant le candidat de l’opposition. Alors, le pouvoir a dévoilé son vrai projet, celui de rester pour toujours au pouvoir, en sortant ses forces armées et en tuant en masse les Gabonais. Cela a eu lieu, les morts sont tombés par dizaines, par centaines, le Gabon est désormais un pays à charnier. Voilà la culture de ce pouvoir. Pour faire oublier, pour distraire les endormis, les complices et les occidentaux, le pouvoir organise une course de vélo, un marathon, une Coupe d’Afrique des Nations de football, engloutissant des sommes aussi folles  qu’improductives. Endettant le pays encore davantage, anéantissant l’éducation publique et faisant tout pour que les Gabonais de la Diaspora, instruits, éduqués car respectueux de l’instruction, compétents et bien insérés à l’étranger,  ne trouvent pas leur compte légitime à revenir vivre au pays : car en revenant en masse, cette diaspora compétente le développerait et donc, menacerait le pouvoir. Quel peuple et quelle culture veut ce pouvoir pour le Gabon ? des enfants anaphalbétisés par une éducation publique ravagée, qui deviendront des électeurs soumis sans conscience. Et des étrangers rapidement dotés de cartes d’électeur, contrôlés et soumis, méprisant les Gabonais et qui voteront le pouvoir dans 7 ans. Sans contestation cette fois.

Ainsi, il reste 7 années à ce pouvoir de 50 ans pour encourager la diaspora à le rester, bien lointaine, pour fragiliser et menacer les Gabonais contestataires au pays, les museler, les faire s’exiler ou les tuer, pour continuer à analphabétiser les jeunes  pour en faire des citoyens endormis et soumis et pour importer suffisamment d’étrangers pour le voter le moment venu. Ce pouvoir a la vision, la détermination et  les moyens pour le faire. Il a même l’expérience car ce plan est déjà bien avancé, Libreville et ses mosquées telle une ville ouest-  africaine en témoignent. Il aura bientôt sa culture pour l’encenser, à coup de millions achetant des artistes, des sportifs, des intellectuels faibles et corruptibles.

La CAN illustre ce plan bien huilé du pouvoir. Les stades démesurés et sans avenir sont construits au milieu de nulle part, dévorant l’argent des Gabonais, les réduisant à la précarité. L’Afrique et le monde international du football regardent et applaudissent. Et lorsque l’équipe nationale se fait éliminer dès le départ, les Gabonais rient et pleurent à la fois, heureux de la déconfiture du pouvoir avec cette élimination, malheureux de perdre à domicile et que le reste de l’Afrique reste à jouer à leur frais et sur les cadavres volés de la tuerie au QG du Président élu en août 2016.

La grande fête chez eux et sans eux, comme depuis 50 ans. La culture de ce pouvoir, c’est la schizophrénie d’un peuple.

Mais ce concert de Tita ce samedi soir de janvier à Paris brille des mille feux de l’espoir, chanté enchanté par ces magnifiques artistes jeunes et connus et inconnus, chanteurs et musiciens portés et emportés par l’amour du pays ; ils ont chanté et joué bénévolement, eux, défiant le démon de l’argent, défiant le pouvoir malveillant du Gabon, et ils nous ont emportés enchantés au pays que nous rêvons, au pays que nous idéalisons et au pays que nous réaliserons.

Il n’y a plus de Gabonais heureux au monde, au pays ou en Diaspora, Gabonais du pouvoir ou de l’opposition,  nous sommes tous malheureux de ce que devient le Gabon.  Mais au concert de Tita, nous étions heureux, des Gabonais heureux et fiers de l’être.

Françoise Kessany

Indignée et Résistante

Janvier 2017