Trop beau pour être réécrit ou occulté : «Alors que le mois d’août me rappelle ces massacres du 31 août 2016, et que le combat d’alternance continue, il m’a paru utile de poursuivre l’œuvre de sensibilisation que j’ai commencée depuis quelques années. Je continue de croire qu’en dépit du temps que cette lutte prend, nous avons l’obligation morale, en tant qu’élite intellectuelle et politique, de vanter le mérite de la démocratie et de l’installer dans notre pays. Ali Bongo, le PDG et ses alliés ne sont pas représentatifs de l’idéal démocratique», écrit Noël Bertrand Boundzanga* dans le mail accompagnant la tribune libre ci-après. De la philosophie politique de haute teneur. 

Manifestation, à Libreville, des partisans de l’alternance, le 31 Août 2016. © Marco Longari/AFP

 

Noël Bertrand Boundzanga, enseignant-chercheur à l’Université Omar Bongo, écrivain et fondateur du «Club 90». © D.R.

Nommer le déclin. Les contours du jour qui vient se dessinent par des architectes dans une saison d’ombre, à l’insu du regard profane. J’aime les titres de Léonora Miano, l’écrivaine camerounaise. Deux titres de roman résumant des instants de notre vie nationale. Contours du jour qui vient (2006) et La saison de l’ombre (2013) donnent une lisibilité au temps que nous traversons, si difficile parce qu’il est dans sa nature d’être un théâtre d’ombres. Il ne faut guère croire que ceux qui écrivaient en 2010, Fin de règne au Gabon (Joseph Tonda et Florence Bernault) ignoraient ce qu’ils disaient en choisissant un tel titre. Les incertitudes du moment, l’accumulation de nos problèmes et l’amplification de nos mésententes sont la preuve même de la longue agonie du régime qui pourrait nous emporter si nous confondons son déclin avec le temps d’une crise. C’est cela la saison de l’ombre qui comprend cataclysmes, ivresse de la folie, démangeaisons de la démocratie, haine de l’autre… tout pour nous perdre. Il nous faut vite gagner la lumière.

Les langages du quotidien relayés en outre par les médias racontent l’actualité, car c’est ce à quoi donne lieu la concomitance  des acteurs et de la crise. Il n’est en réalité guère question de crise, nous assistons au déclin du régime, c’est-à-dire à la fin de son règne. Et comme dans tout déclin, la narration d’une nostalgie du passé devient l’une des manières communes du partage des incertitudes, certains compatriotes se réduisant même à regretter Omar Bongo au prix d’un renoncement au possible ; comme dans tout déclin, les tensions se multiplient pour briser les liens mécaniques qui avaient fait le succès de ce régime, autant dans le parti unique que le pluralisme politique sans démocratie… Les déchirements dans le quotidien national, leur intensité et leur régularité sont la preuve non d’une crise, qui signifierait que le phénix renaît de ses cendres – ce fut en effet le cas d’Omar Bongo après la crise du régime en 1990 et 1995 – mais d’un déclin qui nous oblige à penser les contours du jour qui vient au moment même où nous hâtons sa venue.

L’aventure de la raison. Le déclin survient lorsque deux événements se conjuguent simultanément et se rencontrent, provoquant une rude explosion, laissant paraître une terrible désolation et orchestrant une ivresse de la liberté : la rupture. Plus rien ne se tient, ne parvient plus même à se tenir. Le premier événement est la médiocrité de celui qui incarne ce régime. Jamais en capacité de voir les mutations qui se font jour devant lui, il croit indépassables les ruses, les barbaries et les références morales d’hier. Depuis 2009, année de sa naissance tumultueuse, Ali Bongo est rigide là où les atomes demandent leur autonomie, leur décentrement et leur décentralisation. Entre le Chêne et le Roseau (Lafontaine), on sait que le roseau résiste aux plus grandes furies de la nature. La rigidité, synonyme d’unilatéralisme, qui prospère dans les bivalences (opposition/majorité), et dont l’expression institutionnelle est la dynastie-Majorité présidentielle, ne survit point à l’essor de la multivalence (période de la diversité et de la multitude), du fait que la maison de verre se fissure. Il y a Ping, la diaspora, la société civile, la société même et les politiciens, les fonctionnaires, les chômeurs…

Le deuxième événement. Autrefois, même visible, le rigide était protégé par ces grandes glaces étagées, constituées d’une armée d’esclaves qui n’avaient pour seule raison d’exister que la protection du nom du maître – Bongo ; aujourd’hui, ces verres fissurés et parfois brisés donnent accès non seulement à la visibilité de tout, mais aussi à la tactilité de tout. Les murailles protectrices n’existent plus, parce que chacune porte son nom propre. Ainsi Billie-By-Nzé et d’autres renards de surface se laissent découvrir, laissent voir parce qu’il n’est plus dans leur capacité de tout cacher. Ceux qui voyaient à distance, les badauds, peuvent voir et toucher du doigt aujourd’hui. A l’âge des grands secrets, des mallettes et des crimes sans criminels (Germain Mba…), succède l’âge de leur dramatisation populaire et leur contestation dans la furie sociale, parce que tout est connu de tout le monde. Aujourd’hui, il y a l’archive, des traces de plomb, le souvenir de l’hélicoptère, les vidéos. Le régime a perdu le privilège de rendre invisibles ses insanités. C’est le déclin, et il est irréversible.

Le tout grâce aux prodigieuses inventions des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les Gabonais voient tout et savent tout désormais. Ici commence pour eux, peut-être, la belle aventure de la Raison mais aussi de la raison nationale. Pour faire l’opinion publique, les Gabonais en remplissent désormais les critères : la rationalité (ils sont conscients et informés grâce aux médias d’opinion), l’effectivité (ils sont dans les Organisations de la société civile), l’authenticité (ils donnent des réponses et actions spontanées), la publicité (ils forment des opinions concertées grâce aux partages d’informations dans les réseaux sociaux). Ainsi, par exemple, la fabrique d’une popularité par l’achat d’une opinion commune a vite été détectée et dénoncée lors de l’accueil d’Ali Bongo par des jeunes alors qu’il revenait d’un voyage à Cuba. Dans l’opposition, heureusement, il y a à la fois une opinion commune mais aussi une opinion raisonnée qui travaille pour l’alternance sans nécessairement être le soutien de Jean Ping qui mérite bien cependant le soutien populaire. Et la raison nationale est à l’origine de cet ébranlement de la Raison citoyenne qui veut que l’idée de la démocratie supplante les noms d’Ali Bongo et autres faiseurs de roi.

Il convient donc de s’assurer de bien le mettre au sol, sous les débris de l’histoire comme l’Allemagne, la France et l’Espagne enterrèrent respectivement Hitler, Pétain et Franco. Adieu les Bongo et leur système ! Pour construire une nouvelle histoire nationale à partir de notre mémoire collective et notre raison nationale. Il faut, dans cet espacement, se préparer au jour qui vient.

On avait cru à une injonction dans la chanson d’Akendengué, « Libérée la liberté », mais on sait désormais qu’il s’agit d’une liberté libérée. C’était donc constatif. Les déclins des régimes autoritaires ont ceci de particulier qu’ils articulent majestueusement les graves certitudes de maintenir l’ordre ancien avec de nouvelles vedettes (Moubele Boubeya, Rossatanga-Rignault, Flavien Enongoué, Billie-By-Nzé, Mikoto, etc.) et les grandes incertitudes de réussir une lutte à la victoire titanesque et tragique (Mathias Otounga, Boukoubi, Onouviet…). Notre histoire nationale, qui s’écrit à la manière d’un roman historique, fait son déroulé sous nos yeux, avec nos mains, finira ou se poursuivra dans une grande tragédie et, pourquoi pas, une grande réconciliation : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ». Mais il ne faut pas vite aller en besogne, la parole doit être impérative et performative : libérons la liberté et que la liberté soit effectivement libérée !

C’est ce que nous a appris Thomas Sankara, une grande figure de l’histoire de l’Afrique, qui nous oblige à penser à nos victimes incarnées, tels que Mboulou Beka et ceux massacrés le 31 août 2016, et que nous n’oublierons jamais. Il faut alors faire silence et tout arrêter… pour tout rompre ! Il n’y a pas d’histoire sans sacrifice. Pour que l’agonie ne provoque plus de souffrance au malade et à ceux qui le re-gardent, il faut hâter son trépas. Tout arrêter aujourd’hui et tout reprendre demain. Que la rupture se réalise ! Qu’elle fasse ses victimes et enfante ce nouveau présent auquel nous aspirons. N’est-il pas vrai que le grain qui meurt apporte le fruit ? Tel est notre événement, telle est notre tragédie où s’écrit le roman national.

Déminer ou dominer la France. Il vient un moment où l’on dit « ça suffit comme ça ! », comme si l’on faisait écho à ces révoltés de mai 68 : « il est interdit d’interdire » afin qu’advienne un Macron. Non, pas lui, le jeunisme sans âge. En soi, le jeunisme n’est pas une valeur, c’est sa mise en contexte qui en fait une valeur et qui montre que le nouveau est toujours opérant. L’histoire ne se renouvelle que lorsqu’elle enfante un processus mécanique d’inventivité sociale, lorsqu’elle met au rebus, lorsqu’elle fait intégrer au centre… c’est un perpétuel brassage, une permanente remise en cause, une révolution quotidienne. Mais ce qui est vrai pour la France, pour les blancs, ne l’est pas pour le Gabon, les noirs. Pour les blancs donc, le temps au Gabon est inerte, mort dans une éternité sans relief ; rien ne succède à rien, tout au plus l’esclavage à l’esclavage et le colonialisme au colonialisme. Le Gabon est une terre d’exploitation sans homme ; une fonction sans être. Il faut réformer les mentalités de la France et des blancs sur le Gabon et les noirs, pour faire accéder tout le monde à la mondialisation et à l’universel.

La démocratie est cet universel, le développement est son pendant. Il n’est pas d’intérêts qu’avec les Bongo, il en est aussi avec les Gabonais. Adieu Mitterand, adieu Chirac, adieu Sarkozy, adieu Hollande ! Verrons-nous demain la démocratie avec Macron ? Partagez la liberté ! Partagez le développement ! Partagez la démocratie… vous n’en mourrez pas ensuite ! Le partage de la langue française ne  suffit point, il ne nous a jamais suffi. Nous avons un désir de nous, mais le désir de vous n’a jamais été ébranlé. De là, peut-être, la détestation et la haine à notre égard. Nous apprendrons à vous haïr si le jour qui vient, ou pour qu’il advienne, nécessite qu’on vous haïsse. La France a ses technologies, le Gabon a les richesses minières, forestière et le pétrole. Quelle est notre faute ? On vous a fait quoi ?

Les esclavagistes et les colonialistes nous ont-ils plus aimés que nos contemporains blancs, parce qu’ils nous ont apporté la civilisation comme ils le prétendent ? Depuis que le Gabon est classé pays en voie de développement, pays à revenu intermédiaire, nous en sommes toujours à quémander les aides publiques au développement, la coopération, la démocratie, le développement, malgré un compte d’exploitation domicilié à la Banque de France… Parce que la France a décidé qu’après la Traite, l’esclavage et la colonisation, il fallait soutenir des puissances familiales, des dynasties…  contre les peuples, parce que la démocratie est ici un luxe alors même que nous n’avons pas essayé le développement. Il y a sans doute, dans cette affaire, une culpabilité historique et une condamnation ontologique dont nous ignorons l’origine. Dites-nous ! Demain, il y aura ici des procès : des procès contre la France, contre les Mitterrand et les Chirac… C’est ainsi peut-être que nous allons déminer la France.

Libération et autodétermination. Il n’est guère ici un système autorégulateur qui nous donnerait l’illusion que nous parviendrons à l’autodétermination et à l’émancipation sans la reconnaissance lucide des effets néfastes des systèmes d’espionnage et d’infiltration français. En un sens vrai, nous dépendons de la France, mais la France dépend aussi de nous. Ce qui n’explique ni ne justifie que la France exploite le Gabon indéfiniment parce qu’elle est la plus forte. Les plus faibles ont leurs armes : le terrorisme condamnable et l’immigration clandestine regrettable, créant chez vous et durablement des « identités malheureuses » selon le traumatisme post-historique que raconte le philosophe français Alain Finkielkraut.

Nous aurons notre libération et notre liberté. Le jour qui vient ne l’apporte pas, nous allons les mettre dedans ; mettre la liberté dans le jour qui vient. C’est pourquoi, il importe de se mettre dans la logique d’un mouvement de libération nationale. Maintenant ! Avec la diaspora ! Avec les Ping, Nzouba Ndama, Casimir Oyé Mba, Léon Paul Ngoulakia, Alexandre Barro Chambrier, Moukagni Ywangou et bien d’autres qui désirent avec nous l’alternance. Avec les anonymes et les patriotes. Parce qu’il faut « tourner la page ». Malgré les dissensions, les hésitations, les primes payées ou non ! Avec la société civile ! Avec les soldats du peuple… c’est-à-dire le peuple lui-même ! Ainsi nous sortirons de la saison d’ombre. Maintenant.

*Universitaire, membre du Club 90. Auteur de Le Gabon, une démocratie meurtrière (2016).