En mémoire de son frère Prosper Mesmin Nang Allogo, topographe de 40 ans, mort dans la nuit du 31 août au 1er septembre, point d’orgue des émeutes postélectorales de la présidentielle 2016, Hyacinthe Mba Allogo, journaliste indépendant et frère ainé de celui qui a laissé une veuve et cinq orphelins, verse, à travers la tribune libre ci-après, des larmes d’indignation. Il n’est pas question de Vérité, de Respect, de Justice et autres valeurs, mais seulement de «demain».

Instantané de la violence postélectorale du 31 août 2016 à Libreville : une patrouille de Police. © Le Figaro

 

Hyacinthe Mba Allogo, journaliste indépendant et frère ainé de Prosper Mesmin Nang Allogo. © D.R.

Le 1er septembre 2017, il y aura un an jour pour jour qu’à 2h du matin, d’après le registre de la guérite, une ambulance déposait le corps de mon frère à la morgue de Casepga. Dans une semaine, il y aura un an et un jour qu’un homme, dont la seule compétence connue et utile à la Nation gabonaise est de savoir appuyer sur la gâchette d’un fusil, a tiré sur Prosper Mesmin Nang Allogo, fils de Clément Allogo Mba comme moi, fils d’Adèle Obone Eyi comme moi. Un tir pendant qu’il tournait le dos ; alors qu’il n’était en rien dangereux ; alors qu’il essayait au contraire de se mettre à l’abri de la barbarie et de la confiscation du pays contre laquelle il protestait en citoyen libre et jaloux de ses droits, jaloux de la valeur de son bulletin de vote.

Un tocard se balade dans le pays aujourd’hui. Il se cache lâchement derrière le grand courage que lui a conféré le seul avantage primitif de se trouver du bon côté du fusil, de tirer dans le dos d’un enfant désarmé qui fuit. Cet acte bestial est devenu pour lui une preuve de grand courage. Peut-être s’en vante-t-il au milieu de ceux qui comme lui ont laissé ramollir ce qui leur servait jadis de cerveau. Il dira très certainement, bêtement pour se dédouaner, qu’il n’a fait qu’obéir à des ordres. Cela ne fera que conforter, s’il le savait au moins, sa perte du statut d’humain et son rapprochement en intelligence avec les grands singes qui ne mesurent que peu la portée de leurs actes, qui ne savent pas que la faute est par définition personnelle. Un tel homme mérite encore moins que du mépris. Il n’est homme que parce qu’il s’habille comme un homme, marche debout comme un homme et mange la même nourriture que les hommes.

Feu Prosper Mesmin Nang Allogo. © D.R.

A ceux qui ont planifié et ordonné l’assassinat de Mesmin, ils se reconnaitront, je n’éprouve ni pitié, ni haine. Je ressens au fond de moi une espèce de sentiment indescriptible qui mélange mépris, manque de considération et ahurissement de constater que Dieu ait pu créer ce genre d’être humain encore plus bas en mode de vie qu’un chien. Ils me rappellent tout au moins l’expérience du chimpanzé et de la confiture. Je ne leur parlerai donc pas de la République au nom de laquelle ils prétendent agir. Je ne leur tiendrai pas rigueur non plus de ne pas savoir mettre une limite étanche entre leur ambition d’agrandir et de conserver leurs avantages personnels en dehors des cadres de la loi républicaine et le droit de tuer qu’ils se sont octroyés pour y arriver. C’est leur petite nature qui les y réduit. Je ne leur parlerai ni de vote, ni de démocratie, ni de constitution, ni de droits humains. Ce sont des notions et considérations au-delà de leur capacité de compréhension. Qui perdrait même son temps à leur parler de Dieu, de la Vie et des lois sociales de ce qu’ils appellent eux-mêmes le vivre ensemble et qu’ils ont réduites à eux et à ceux qui partagent leurs ambitions et moyens de les atteindre. Je leur parlerai encore moins de Vérité, de Respect, de Justice, ni d’autres valeurs qui régulent la vie de ceux qui ont volontairement ou non, l’obligation et le droit de partager le même espace de vie.

Je vais simplement leur parler de demain. Parce que ça au moins, ils doivent savoir ce que c’est. Et je vais le faire par l’exemple pour qu’ils comprennent mieux.

Beaucoup de demi dieux décrétés avant eux se sont sentis tout-puissants et l’ont chèrement payé quand, redevenus de simples hommes, leur passé a été mis devant eux pour en répondre. Oui, ils ont dû passer cette étape de vie, comme à leur tour demain, dans un an, dans dix ans, ils vont obligatoirement la passer. Les nazis ont tué des juifs à la pelle. Ils ont joui, usé et abusé de la puissance des armes pour en exterminer autant qu’ils voulaient, autant qu’ils pouvaient. A la fin de leur toute-puissance, ils étaient bien pitoyables à Nuremberg. Certains ont fini pendus haut et court. D’autres ont passé leur temps à se cacher et ont finalement été rattrapés. Klaus Barbie par exemple, le célèbre boucher de Lyon qui a eu son procès après s’être cru oublié pendant des décennies. Ça, c’est quand le temps est assez clément et offre un répit.

Pensez à Ceausescu qui a fini abattu comme un chien dans un terrain vague. Pensez à Mobutu enterré à la sauvette au Maroc. Pensez à Saddam Hussein, à Kadhafi dont ils condamnaient les actes en leur temps pour mieux les imiter aujourd’hui. Pensez-y. Inévitablement le pouvoir leur échappera, et ils vont rendre des comptes.

En revanche, une image me vient à l’esprit. Celle du jour de l’inhumation de Mesmin. Jamais aussi grande foule ne s’est donnée rendez-vous à Alène Mbone. Le village était noir de monde pour exprimer la révolte de l’assassinat d’un homme à la fleur de l’âge, pour crier l’indignation devant un goût déraisonné du pouvoir qui pousse à tuer, pour dire finalement son respect pour un garçon qui a osé dire non. Plus certainement encore pour passer un message, celui selon lequel la population a été poussée vers un irréparable manque de considération à leur égard.

Demain, c’est aussi l’avenir qu’ils bâtissent pour leurs enfants, neveux, petits-enfants, arrière-petits-enfants jusqu’à la énième génération. Il y en a pour qui le nom qu’ils portent sera un lourd, très lourd, trop lourd fardeau. Retrouvez-moi un Hitler, un Goebbels, un Himmler, en 2017 en Allemagne. Cette extinction de nom va même jusqu’à certains prénoms. Qui a envie que son fils s’appelle Adolphe ou Adolf de nos jours ? Ces SS ont pourtant eu des frères, des cousins et leur nom aurait pu leur survivre. Non, tous s’en sont débarrassés, parce que évocateur d’un passé inhumain dont leur parent ou ancêtre a été un acteur ou sinon, l’acteur principal.

Je puis cependant affirmer que le nom de Mesmin ne mourra pas. Il y aura d’autres Nang dans la famille pour leur raconter, leur rappeler et leur expliquer. Ceux-là n’auront probablement plus notre position et vos enfants la vôtre. C’est en cela qu’en même temps que Mesmin, ils ont également assassiné l’avenir de leur propre descendance. Leurs actes colleront à la peau de ses membres et tacheront irrémédiablement leur vie. Un doigt toujours pointé dans la nuque pour les identifier par rapport à leurs parents actuels, à ce qu’ils ont fait, à ce qu’ils ont été.

Ceux-là peut-être auront retrouvé l’humanité.

Ils auront alors honte… d’eux.

Auteur : Hyacinthe Mba Allogo, journaliste indépendant et frère ainé de Prosper Mesmin Nang Allogo