Enseignant au Département de sciences politiques et d’études internationales de l’Université de Tampa aux Etats unis d’Amérique, Gyldas A. Ofoulhast-Othamot analyse dans cette tribune libre les racines de l’autoritarisme du régime dit de «l’Emergence» au pouvoir. Celui-ci, professe-t-il, s’inscrit dans la droite lignée du potentat gabonais créé par Léon M’ba, consolidé par Omar Bongo et réévalué par Ali Bongo. Ebranlé par la crise économique, fissuré par une gouvernance approximative et désarticulé par la «Résistance» actuelle, ce potentat est à l’agonie.

Ali Bongo Ondimba et son régime constituent véritablement le crépuscule du potentat postcolonial gabonais. © D.R.

 

Au matin du 27 août 2016, après avoir longuement écouté les incessants engagements des uns et des autres quant à l’avenir du pays, le peuple gabonais se rendait aux urnes pour départager les prétendants à la charge présidentielle pour les sept prochaines années. Quatre jours après le vote, Ali Bongo Ondimba, le président sortant et candidat du Parti Démocratique Gabonais (PDG), fut déclaré vainqueur face à Jean Ping, à l’époque candidat unique de l’opposition.

La réponse de la «rue» à cette déclaration, à contre-courant des indications préliminaires accablantes, confirmées bien plus tard, aussi bien des observateurs nationaux qu’internationaux mettant en doute la «sincérité» du processus électoral tout entier, fut une révolte populaire dont le point culminant demeure l’incendie de l’Assemblée Nationale. Immédiatement, dans la même soirée, le quartier général (QG) de Jean Ping était violemment pris d’assaut par un commando des forces de sécurité et défense du régime d’Ali Bongo Ondimba.

Cet acte extrême qui, incontestablement, aura choqué et affligé plus d’un aussi bien au Gabon qu’au-delà de ses frontières apparaît, avec le recul, comme l’acte fondateur du mouvement de résistance contemporain à celui qui, il y a peu de temps encore, se vantait d’être aux antipodes de son défunt père.

L’Enseignant au Département de sciences politiques et d’études internationales de l’Université de Tampa aux Etats unis d’Amérique, Gyldas A. Ofoulhast-Othamot. © D.R.

Face au rejet populaire d’août 2016, Ali Bongo Ondimba, au lieu de se retirer gracieusement tel un Abdou Diouf en l’an 2000, s’est, au contraire, «Nkurunzizé», à l’image de l’autocrate burundais Pierre Nkurunziza, sans que cela ne mette fin au «malaise» gabonais. En effet, malgré l’intensification de la répression ces derniers temps, et les nombreuses et systématiques violations des droits politiques, humains, et sociaux du peuple gabonais tout entier, il est indéniable que beaucoup, au Gabon comme à l’extérieur, refusent toujours d’avaliser le règne du «fait accompli» de ce que l’on appellera globalement ici le potentat «Émergent» à la suite, évidemment, de son projet «Gabon Émergent».

D’ores et déjà, il convient d’établir que le régime dit de «l’Émergence» s’inscrit dans la droite lignée du potentat gabonais créé immédiatement après les indépendances. Au demeurant, il est important de souligner que le potentat gabonais désigne aussi bien un système global que les différents personnages (potentats) qui s’y seront succédés jusqu’à maintenant. Autrement dit, ce potentat ne se résume pas à un seul individu ou période. Il est l’apanage de tout un système qui prend sa source dans un lointain passé. C’est pourquoi il est important de le saisir dans son ensemble.

Dans les lignes qui suivent nous analyserons le gouvernement autocratique postcolonial sur la longue durée à travers ses trois principales incarnations : le potentat originel de Léon M’ba; le potentat «consolidé» d’Omar Bongo Ondimba ; et Ali Bongo Ondimba et son gouvernement de «l’Émergence». Globalement, l’on suggérera que nous assistons présentement à l’apogée du pouvoir autocratique spécifiquement issu des indépendances.

Léon M’ba et la naissance du potentat postcolonial gabonais

Le 17 août 1960, le Gabon, jadis colonie française, obtenait son «indépendance» officielle de la France. À la tête du jeune Etat «souverain» se trouvait le président Léon M’ba Minko, par le passé premier maire gabonais de Libreville, vice-président du conseil de gouvernement du territoire du Gabon et premier ministre du gouvernement de la république (autonome) gabonaise. Dès le départ, Léon M’ba, personnage considéré très tôt par l’administration coloniale comme étant un «semeur de troubles» mais dont le virage après une longue traversée du désert fit, ultimement, de lui un fervent partisan du maintien du cordon ombilical entre la France et le nouvel État indépendant, tenta d’instaurer un pouvoir autoritaire gabonais dans le sillage de l’État colonial d’alors.

Dans la tâche d’établir les fondements du potentat postcolonial gabonais, le président Léon M’ba fut handicapé par au moins deux éléments clés. Le premier fut, tout simplement, la vitalité de la société gabonaise avant et, immédiatement, après les indépendances. En retour, ce dynamisme sociétal alimenta la compétition politique et le système multipartiste d’antan. Le second fut, malheureusement, l’état de santé chancelant et décroissant du premier président de la république gabonaise à partir du milieu des années 60.

Fondamentalement, le débat politique d’alors portait entre le président M’ba qui penchait pour un régime présidentiel «fort» et ses adversaires politiques qui préféraient eux un régime parlementaire. La confrontation politique animée de cette période poussa, de façon ultime, le premier président gabonais, dont les tendances autoritaires furent notées aussi bien par les autorités coloniales que par ses contemporains déjà avant les indépendances, à écrouer ses rivaux politiques et, à travers la Constitution du 21 février 1961, instaurer le régime présidentiel «fort» qu’il souhaitait.

Cependant, le coup d’Etat du 17-18 février 1964 bouleversa les plans de Léon M’ba, car il remit en cause l’émergence réelle de «son» pouvoir autoritaire mis en branle trois ans plus tôt. Pour mémoire, l’intervention des militaires gabonais sous la houlette des lieutenants Jacques Mombo et Valère Essone faisait suite à la dissolution, le 21 janvier 1964, de l’Assemblée Nationale par Léon M’ba. L’intervention militaire française qui, quelques jours plus tard, remit en selle le président destitué permit à ce dernier de survivre cette pénible et douloureuse humiliation.

Nonobstant l’indépendance officielle du Gabon, dans les corridors du pouvoir de l’ancienne puissance coloniale, le potentat, et non pas la démocratie multipartiste, fut essentiel à la domination politique et économique postcoloniale de l’ancien territoire conquis. Dans cette optique, le président Léon M’ba apparut comme le parfait garant du statu quo. Il était donc impératif de le restaurer à tout prix sur la «chaise» gabonaise.

Ainsi donc, et contrairement à l’hagiographie officielle, c’est à cette époque de tâtonnement du Gabon indépendant que le potentat postcolonial gabonais prend réellement son essor. Malheureusement pour Léon M’ba, emporté par le cancer le 27 novembre 1967 à Paris, il ne survivra pas à ses efforts d’instaurer un pouvoir postcolonial hégémonique véritable et durable au Gabon.

C’est à son successeur, le jeune Albert Bernard Bongo, autrefois directeur de cabinet présidentiel, ministre de la défense, et vice-président, qu’incombera fondamentalement la tâche de parachever l’installation de la dictature postcoloniale gabonaise.

Omar Bongo et la consolidation du potentat

Dans le contexte de la fracture révélée par le coup d’état de 1964 et la politique répressive de Léon M’ba qui s’ensuivit, la priorité pour le jeune président Bongo, arrivé à la tête du pays le 2 décembre 1967, fut d’affermir son pouvoir. Plus que son prédécesseur, le jeune Bongo bénéficia énormément de l’influence de l’ancien colonisateur qui garantit sa sécurité et son pouvoir pendant de nombreuses années. En retour, il le servira fidèlement jusqu’à ce que la mort l’emporte.

Mais Albert Bernard Bongo sera plus qu’un grand serviteur de la France ; il se révèlera être un fin et redoutable stratège politique. Bien qu’embrassant l’héritage de son prédécesseur, le nouveau président créera sa propre trajectoire politique. Pendant presqu’un quart de siècle, le Parti Démocratique Gabonais (PDG) et son leader, converti à l’Islam en 1973, domineront toute la société gabonaise à travers l’instauration du parti unique. Le monopartisme et l’abondance des ressources pétrolières et minières, tels que le manganèse et l’uranium, permettront au «président à vie» El Hadj Omar Bongo Ondimba, après un énième changement de nom dans les années 2000, de venir à bout de toute résistance, et d’asseoir définitivement le potentat gabonais, en particulier sa version à lui.

Au-delà de son aspect répressif et impitoyable contre la dissension, prédominant durant l’ère monolithique, le potentat «d’Omar» reposait sur la cooptation des élites gabonaises d’où qu’elles provinrent, la distribution des emplois publics à celles-ci ainsi que l’emploi massif des nationaux dans l’appareil étatique. Ce dispositif clientéliste, nécessaire pour assurer la paix sociale et garantir «l’unité nationale» selon son fondateur, fut complété par une redistribution inégalitaire de la manne pétrolière par le sommet à travers un vaste réseau de vassaux.

La «géopolitique» d’Omar Bongo permit à ce dernier de «pacifier» le pays et s’éterniser au pouvoir. Là où le président Léon M’ba éprouva du mal à établir un pouvoir hégémonique durable, Omar Bongo Ondimba, lui, créera un potentat «consensuel» et d’une exceptionnelle stabilité dans la région troublée que représente l’Afrique centrale.

Avec le temps, sous le potentat «consolidé», la dégradation des mœurs, l’enrichissement illicite, les passe-droits, la corruption et les détournements des deniers publics se généralisèrent. De même, on assista à la banalisation de la loi du plus fort du «moment» et les crimes et abus de pouvoir dans tous les secteurs de la société, en commençant par le «haut», bien entendu.

Le retour, à regret, du multipartisme dans les années 90 ainsi que la fin du monopole du PDG et son leader sur la «vérité» nationale, dans un contexte économique morose marquée par la diminution de la rente pétrolière, porteront un coup dur, pas fatal, aux fondations du potentat gabonais. Lorsque le vieil autocrate décède à Barcelone le 8 juin 2009, après près de 42 ans de pouvoir, son bilan est terriblement édifiant : Les Nations unies estimaient par exemple en 2006 qu’entre 60 et 70% de gabonais vivaient en dessous du seuil de pauvreté d’un dollar américain par jour pour un pays faiblement peuplé et doté d’énormes ressources naturelles.

Dans le Gabon d’Omar Bongo Ondimba, la pauvreté abjecte de beaucoup côtoie l’opulence et l’indifférence de l’élite «bongoïste» au pouvoir. Globalement, à l’aune de son quarante-neuvième anniversaire, aux plans politique, économique, et social, le potentat gabonais bâti depuis 1960 est fortement endommagé et chancelant.

L’aveu viendra du potentat «consolidé» lui-même dans son adresse du 2 décembre 2007. C’est ce désastreux bilan qui constituera le «legs» d’Ali Ben Bongo Ondimba deux ans plus tard.

«Gabon Émergent» ou la vaine tentative de sauvegarde du potentat gabonais

Le décès brutal d’Omar Bongo Ondimba en juin 2009 posa aussitôt un dilemme au gouvernement autocratique issu des indépendances : comment préserver ses fondements intrinsèques tout en évitant sa dérive qui était déjà apparente pour tous et qui pouvait mener à son effondrement si rien de sérieux n’était entrepris. Pour le sauver, il fallait le «réinventer». Par «devoir de mémoire» et beaucoup d’autres raisons, et dans les conditions que l’on sait, Ali Bongo Ondimba succéda à son père.

À l’inverse de ce dernier qui assumait pleinement sa «filiation» avec son prédécesseur Léon M’ba, Ali Bongo Ondimba entendait clairement se démarquer du «Bongoïsme» paternel. Il ne voulait pas être comptable des excès du régime de son père. Son potentat à lui, habillé du sceau démocratique, se voulait différent, novateur et tenta d’emblée de séduire à travers le discours moderniste et développementaliste de «Gabon Émergent».

Pour atteindre ce dernier objectif, le discours «Émergent» postulait comme actes purificatoires non seulement le rejet catégorique du passé mais aussi la dénonciation de toutes les transgressions du précédent potentat dont pourtant il fut issu et représente, incontestablement, hier comme aujourd’hui son prolongement naturel. Selon ce discours, pour créer un Gabon nouveau, il fallait, au plus vite, se débarrasser de la «gérontocratie» au pouvoir depuis les indépendances pour installer une «nouvelle» gouvernance axée autour d’un gouvernement de «jeunes» dynamique et réformateur.

Après quelques années sous le gouvernement «Émergent», il est patent qu’en dépit des nombreux dithyrambes officiels vantant la nouvelle trajectoire du pays, la césure tant promise entre «l’avant» et «l’après» en matière de gouvernance n’aura jamais été opérée. En fait, le refus du «Grand Émergent» d’embrasser sa filiation historique avec le potentat gabonais dans sa totalité aura, paradoxalement, étalé au grand jour les failles majeures de son «projet» politique et économique ainsi que les limitations de ses capacités managériales.

Il aura suffi à Ali Bongo Ondimba moins d’une décennie pour littéralement mettre le pays en faillite. Cette défaillance depuis le sommet aura eu, et continue d’avoir, des répercussions néfastes sur toute la chaine gouvernementale et bureaucratique. D’erreur en erreur et décision après décision dévouée de tout sens, le gouvernement de «jeunes» s’est très vite transformé en gouvernement du grotesque qui excelle dans la lubie. Les exemples de sa très grande impéritie dans la gestion des affaires publiques depuis 2009 sont tellement nombreux qu’il vaudrait mieux ne pas les énumérer.

De manière globale, sous Ali Bongo Ondimba, les nombreux maux, déjà apparents et fortement amplifiés vers la fin du règne du vieil autocrate, dont souffraient la «maison» Gabon sont devenus incontrôlables. Tous les secteurs de la société gabonaise sont à l’arrêt ou totalement en perdition. Grèves après grèves se succèdent aux licenciements économiques. L’appareil étatique est sclérosé et fortement affaibli et les répercussions de son effondrement affecte tout le tissu économique et social.

Au bout du compte, ayant hérité le manteau du potentat «consolidé», le potentat «Émergent» aura largement failli dans sa mission principale qui était de freiner la dérive du gouvernement autocratique postcolonial gabonais qui menaçait d’annihiler tout «l’édifice» construit depuis 1960. Aujourd’hui, sans vision réelle pour le futur, il navigue à vue ; il est à court d’idées, et donc de justification pour son existence. Pour preuve, «Gabon Émergent», aujourd’hui rebaptisé «Gabon vision 2025» par mimétisme, est complétement submergé, incapable de démêler l’écheveau dans lequel il s’est empêtré depuis son lancement.

En ce sens, Ali Bongo Ondimba et son régime constituent véritablement le crépuscule du potentat postcolonial gabonais ; sa dictature «Émergente» apparaît comme l’aboutissement d’un processus historique de déconfiture globale de ce dernier.

Le démantèlement en cours du potentat et l’avènement d’un gouvernement républicain, démocratique, et citoyen

Les critiques d’Ali Bongo Ondimba et de sa gouvernance aiment souligner le caractère autoritaire de son régime et ses violations constantes des droits humains, politiques, économiques, et sociaux de ses compatriotes. Pourtant, comme on a pu le constater ici, le présent gouvernement autocratique n’est pas une anomalie, et ce, en dépit de ses carences immanentes, que l’on a essayé de ressortir plus haut. En fait, il est ancré dans une trajectoire historique qui remonte, au moins, à la création du potentat postcolonial gabonais.

À travers l’exercice «généalogique» entrepris ci-dessus, l’on aura pu cerner au moins deux éléments essentiels de la dictature postcoloniale gabonaise. Premièrement, la profondeur de ses racines, et donc l’immensité de la tâche de démantèlement à l’opposé des prédictions optimistes des uns et des autres. Deuxièmement, et c’est là le paradoxe, de comprendre qu’au fil du temps, les fondations de cette dernière auront été durablement affaiblies par divers faits marquants, tels que le coup d’état de février 1964 et la fin du monopartisme en 1990, pour ne citer que ces deux exemples là. Dans cette optique, la contestation née de la présidentielle de 2016 constitue le dernier aboutissement de cette chaine historique d’opposition et résistance au gouvernement autocratique gabonais.

À cet égard, le fait que plus d’un an et demi après, la crise gabonaise perdure en elle-même, et ce, malgré les nombreuses intimidations et tentatives de corruption du potentat actuel, est déjà une grande victoire à savourer pour le mouvement démocratique citoyen et, ce qu’on a appelé, la «résistance gabonaise».

Ainsi donc, loin d’être un échec comme certains ont pu le penser, ou le croient encore, le mouvement national de résistance déclenché depuis août 2016, dont la «diaspora» constitue assurément la partie la plus «vocale» et visible, a depuis lors contribué à délégitimer la gouvernance «émergente» en exposant ses limites internes et sa forfaiture. Autrement dit, un grand pas a déjà été fait pour ébranler la dictature postcoloniale.

Le débat ad nauseam autour des hypothétiques élections législatives ainsi que l’amertume, compréhensible, de beaucoup face aux récentes défections de ceux qui, hier encore, professaient leur détermination à faire triompher la volonté du peuple ne doivent pas occulter cette réalité du chemin parcouru depuis août 2016 et le fait que la gestion calamiteuse du présent régime en neuf ans de pouvoir a considérablement accéléré le processus de décomposition du potentat gabonais. Continuer le gouvernement autocratique gabonais dans sa configuration actuelle est quasiment impossible vu son état de délabrement avancé.

Cependant, il faut le répéter maintes fois, l’émergence d’un pouvoir républicain, démocratique et citoyen, tant souhaité par un grand nombre, n’interviendra pas automatiquement, comme par enchantement, par la participation, opposition, ou capitulation au potentat mais plutôt par son dépassement comme nous l’enseigne l’histoire récente des peuples libres, de l’Afrique Australe à l’Europe de l’Est. Courage, patience, et détermination seront les maîtres mots pour tout adepte du changement afin de construire un Gabon florissant et à «l’écoute citoyenne».

Auteur : Gyldas A. Ofoulhast-Othamot, Ph.D. Enseignant au Département de science politique et d’études internationales à l’Université de Tampa et au Hillsborough Community College aux Etats-Unis.