Journaliste, poète, «écrivain militant» et adepte du silence qui dérange, Benicien Bouschedy interpelle ici et à sa manière «nos gouvernants». C’est une «audience» qui leur accorde du haut de sa colère, pour leur «forcer l’excuse» sur leur mode de gouvernance aux antipodes des promesses tenues en 2009. Lecture.

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Benicien Bouschedy, écrivain militant. © D.R.

Chers gouvernants,

C’est une charge personnelle conçue au fond d’«un malaise commun» que je remonte à vous, non pas parce que j’aurais une voix légitime – qui pourra d’ailleurs me l’accorder ici ? – mais du fait que vous ne laissez à certains parmi nous aucun autre choix que de vous forcer l’excuse.

L’excuse ? Gouverner ne signifie pas dominer. Votre insouciance face à notre «destin» que l’analyse des faits sociaux, la peur quotidienne, les caricatures des divergences d’opinions politiques, la rupture du dialogue qui n’assène à l’écoute que le mépris par l’injure, le désespoir et autres qui ne vous inspirent aucune réflexion ne peuvent nous pousser qu’à nous donner audience à nous-mêmes là où vous avez délibérément choisi de vous taire, préoccupés par la conquête des honneurs bruyants marchandés par les cultes de vos absurdes personnalités au franc vantard.

L’excuse ? Le mot semble bien pauvre pour évoquer les conditions politiques, socioculturelles et sécuritaires que vous n’avez aucune honte à rappeler lors de vos meetings. «Nous vivions bien et le pays nous a tout donné pour réussir». Quelle excuse peut justifier votre rage contre notre génération pour que vous ne nous réalisez ni le meilleur ni le possible afin de figer le mot fierté ?

L’excuse ? Depuis 1990, notre pays est dirigé par votre génération qui passe juste d’un poste ou d’une fonction à une autre, d’un ministère à un autre, d’un parti politique à un autre et qui, si figée comme tourne la terre sur elle-même, peu digne et insatisfaite, se dresse comme un modèle et nous adresse un destin périlleux qui recèle notre avenir. Vous nous dites «pays riche», nous voyons un pays-pauvreté que votre incompétence injustifiée hésite à reconnaitre la déchéance de la gestion du bien de tous. Nous rendre dépressifs ou hypnotiques à vous supplier à la grandeur alors que nos forces se ruinent à l’émergence de la protestation constitue-t-il votre meilleur projet inachevé ?

L’excuse ? En politique, le fanatisme aveugle ne frappe que ceux qui sont liés à quelques minables intérêts matériels au détriment de la conduite collective qui détermine la satisfaction de l’honneur. A ceux qui applaudissent la désorientation de notre essentiel s’opposent quelques-uns parmi ceux que vous traitez de «jeunes délinquants, activistes ou opposants» que la caravane des arrestations ou d’oppressions exclut du milieu de l’appréciation astucieuse. Dans notre audience à nous-mêmes, nous-nous demandons : quels jeunes vous entourent pour être si exaltants du défaitisme que jubile la réalité de notre quotidien? Ces jeunes de votre coterie vous parlent-ils de cette jeunesse qui se détruit par la célébration de la dépravation qui n’a pas fini d’atteindre la légèreté de la considération qui ne préoccupe plus ?

L’excuse ? «Qui soutient un coupable est indigne d’excuse, et lui-même à son tour mérite qu’on l’accuse», affirmait Syrus Publilius. Sans saisir les effets de votre intelligence sans mérite, permettez que je rompe avec l’insensibilité de la métaphore qui sidère le pire et vous accuse des suggestions de votre défaite volontaire.

Chers dirigeants,

Depuis 2009 vous nous avez promis «un avenir en confiance» ponctué d’endoctrinements sur un horizon défini aux antipodes de vos ambitions personnelles érigées en priorité. Le rêve était permis, notre espoir aussi. Neuf ans plus tard, nous sommes à un destin lamentablement meurtrier dans «une société désespérée et déclinante», pour reprendre Elza-Rituelle Boukandou. Une société où la fourberie et la duplicité se sont érigées en fortification des valeurs sociales, planquées derrière l’épaisseur de la corruption que les mesures juridiques soumises en application se moquent politiquement sans faire devoir à l’égalité souhaitée.

Vous nous avez promis des écoles, des universités modernes et des aires ludiques. Nous avons toujours des bâtiments moyenâgeux aux conditions décriées, une université sans résidences ni vie estudiantine assiégée par les forces de l’ordre où l’exode de l’intelligence se justifie par le nombre d’étudiants squattant des écoles des pays ayant compris la nécessité d’investir sur l’éducation pour parvenir à un réel développement. Devenus Ministres ou Directeurs généraux, ceux qui grevaient hier pour l’absence des meilleurs conditions de vie disent aux plaignants d’aujourd’hui «ça va aller, ça changera un jour». Un jour ?

Notre génération est à l’épreuve de la zombification. Faute de métiers et d’orientations, elle semble dépressive et se dope de folie adoubée par vous. Elle surfe sur l’obscurité tumultueuse de la mort. La voyez-vous qui braque en plein jour pour vous interpeller à la responsabilité ? Je vous parle de la consommation des drogues, des agressions au poignard et des enlèvements en milieu scolaire. L’école qui vous a formé devient aujourd’hui le lieu de l’exercice de la barbarie démesurée que les déviances sanguinaires parcourent. Je vous parle de cette jeunesse exerçant la prostitution avec la goguenardise tapageuse de celle qui a obtenu un diplôme à Harvard. Celle que vous médiatisez puis érigez en modèle pour instruire le désastre au lieu de sauver celle au profil brutal et frustré, marginalisé au fond des quartiers sous-intégrés et qui n’espère plus. La jeunesse gabonaise est-elle si sacrée pour être bonne à sacrifier à l’expérience des «crimes rituels» en afflux continu des victimes sans coupables identifiés malgré la puissance de la force publique ?

Force publique ? Et si c’était par cette expression que devait commencer la compréhension de l’essentiel au-dessus des positions et des cris troubles qui tétanisent nos esprits? Que fait-on quand cette force cautionne les intimidations, détourne les missions de son armée qui se rabaisse à la mendicité en faisant allégeance aux chauffeurs de taxis, se livre à l’indifférence la plus frustrante devant un appel au secours citoyen qu’il est prêt à tabasser sans frémir pour le moindre reproche ? Notre force publique est composée de délinquants convertis. Les abus des forces de polices et autres gendarmes ne sont que le résultat de la pauvreté accentuée par votre incompétence à diversifier les emplois. Depuis 9 ans nombreux sont devenus agents pour fuir le chômage et non par vocation. Les entendez-vous dans les bars qui se donnent le zèle du «tout permis» au nom de la loi en déniant la responsabilité de leur devoir vis-à-vis de nous?

Non messieurs, vous ne les entendrez jamais. «Ils font très bien leur travail». Ils sifflent sur notre faim quand un enfant se fait éventrer à deux pas d’un contrôle. Ils sifflent pour l’extincteur qui n’éteindra jamais la flambée des coups de poignard ou des bouteilles cassées. Vous savez que le défaut des pièces d’identité ne limitera jamais les vols à la tire. Mais ils sifflent sous vos ordres. Ils sifflent pour mille francs quand «nos enfants» se livrent à la drogue. Et le rapport est là : combien de coups de sifflet ont pu appréhender un bourreau, limiter les coups de poignards, les vols à la tire, les coupables des «crimes rituels»? Face à un tel malaise, faut-il anticiper votre échec par la prise en main de notre sécurité qui passera par la justice populaire aux conséquences anarchiques ?

J’ai appris qu’il est facile de gouverner un peuple qui a faim plutôt que celui qui a soif du changement ou des réformes publiques. Sinon, ne voyez-vous pas chaque jour l’exaltation des frustrations recruter des fièvres de protestation qui risquent le tumulte ? Et le vivre ensemble, peut-on en parler sans hypocrisie dans un pays ou l’argent est consenti pour la corruption politique et les hommages funéraires tandis que les vivants manquent d’eau, de routes, de médicaments et dorment embarrassés d’inquiétudes des intempéries alors que son boit couvre des toits d’ailleurs?

Chers gouvernants,

Vers quel avenir nous conduisez-vous alors que la maitrise du présent vous échappe à cause des démons bellicistes de vos excuses tirées des «divergences» politiques sans idéologie ni réalisme? «Chaque génération, sans doute se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse», affirmait Albert Camus dans son discours de prix Nobel. Tout cela mis de bout à bout nous oblige, à terme vers une audience à nous-mêmes, et donc de vous tourner le dos. Gare à ce que nous nous murmurons entre nous.

Auteur : Benicien BOUSCHEDY, Ecrivain militant