Surnommé «Baobab», en référence à la longévité de sa carrière musicale, Mackjoss compte parmi les pères fondateurs de la musique gabonaise.

Il faudrait une encyclopédie pour relater l’histoire de la musique gabonaise du 20e siècle. On s’en tiendra donc  à un petit historique, sous l’angle de la capacité des artistes gabonais  à éclore et à s’imposer véritablement sur la scène internationale.  Des noms, des noms… rien que  des noms. Souvenirs, souvenirs sur la piste d’Hugues Gatien Matsahanga.

Si Paul-Marie Mounanga venait à écouter la musique de Landry Ifouta, Nadège Mbadou, Fab Love ou Black Kôba, nul doute qu’il se retournerait dans sa tombe. Ce pionnier de la musique contemporaine gabonaise, qui fonda en 1962 l’orchestre Afro-Succès avec Hilarion Nguéma, ne supportait que très mal la suprématie au Gabon de la musique étrangère et surtout congolaise. Si Afro-Succès avait commis quelques tubes internationaux, ce n’est nullement le cas pour les jeunes musiciens gabonais sus cités qui clonent la musique congolaise, antillaise ou américaine sans parvenir ne fut-ce qu’à un succès d’estime hors des frontières  de leur pays. Tel pourrait être le tableau synoptique de la chanson gabonaise pour le demi-siècle écoulé, 1960-2010 : Une trame de courants musicaux sur laquelle le curseur vacille entre ceux qui l’ont toujours voulu entièrement coloré du vert-jaune-bleu des cultures séculaires locales et ceux qui veulent la barioler d’influences extérieures et parfois même l’en draper entièrement.

Influences et pressions extérieure

Diva surnommée «La Mama», Patience Dabany est une valeur sûre aux côtés du défunt Oliver Ngoma, le plus grand vendeur de l’histoire de la musique gabonaise et celui qui a eu la meilleure audience internationale

On ne saurait d’ailleurs blâmer les musiciens gabonais d’être ouverts aux influences extérieures. Mais, le retentissement extraterritorial de leurs travaux, malgré leur talent, a toujours été modeste, à l’instar de Franck Baponga et Movaizhaleine dans le Rap ou de Patience Dabany et Annie-Flore Batchiellilys dans des genres quasi inclassables.

Le nec plus ultra du succès international gabonais reste encore Oliver Ngoma, dans la catégorie Zouk Love. Il est suivi de Pierre-Claver Akendengué pour ce qui est de la chanson à texte, même si le plus grand succès international de celui-ci reste “Epuguzu”. Cataloguée chanson africaine des années 90, “Epuguzu” est en effet pétri d’influences étrangères. Bien avant, “Kukumulele”, sorti en 1984 et qui a frisé la même audience internationale, s’inscrivait déjà dans la même veine.

La musique gabonaise n’a vraiment jamais pu conquérir les scènes et dancefloors internationaux. Même en imitant des musiques étrangères, elle est restée confinée dans ses frontières alors qu’elle ne manque ni de teneur, ni de qualités rythmiques et harmoniques, ni de créativité. Des musiciens comme Serge Egniga, Angèle Assélé ou le Landry Ifouta des débuts, auraient certainement pu donner quelques complexes à bien de grands noms de la scène internationale africaine. Mais, les artistes gabonais ont essentiellement souffert d’un manque de producteurs, sponsors et mécènes. Sinon comment comprendre qu’un genre minimaliste comme le Coupé-Décalé ivoirien ait pu damer le pion aux musiques élaborées et bien délicieuses concoctées dans les studios Mandarine, Kage Pro, Ndjabio ou Mademba ?

Malgré l’existence de musiciens gabonais avant l’indépendance, l’identité musicale du pays n’a commencé réellement à se forger qu’à partir de son accession à l’autodétermination. Paul Ekomié de l’orchestre Mélo-Gabon, a réalisé avec la chanson “Engôngôl Léon Mba”, l’un des premiers succès du Gabon fraîchement indépendant. Mais, le premier vrai tabac de cette période est la chanson “Mésakaboni” de Paul-Marie Mounanga. Dans la foulée, de nombreux orchestres voient le jour. Notamment, Afro-Succès, BandAfrica, Alliance-Rythme, Fouga-Jazz ou Negro Tropical qui ont fait danser les Librevillois sur les airs à la mode : Biguine, Cha-cha, Tango, Salsa ou Rumba. L’extraversion de la musique contemporaine gabonaise date donc de ses premières heures.

Le graal du succès international et la mosaïque nationale

Dans les années 70, les musiciens gabonais ayant atteint une audience internationale sont aussi nombreux que les doigts sur la main gauche de Django Reinhardt : Hilarion Nguéma avec “Libreville” et Mackjoss avec “Le Boucher”. Le succès international d’Akendengué est arrivé dans la décennie 80. Il n’en reste pas moins que sur le plan local d’autres figures notoires sont apparues, à l’instar de Martin Rompavet, Pierre Claver Zeng ou Aziz’Inanga. A côté de ces ténors, de nouveaux orchestres ont fait leur entrée en scène. Ils sont adossés pour l’essentiel aux forces de sécurité : Akwéza pour la gendarmerie Nationale, Massako chez les Forces Armées Gabonaises et Diablotins pour la Police Nationale. Subventionnés, ces groupes disparaîtront progressivement après la crise économique de 1986. Certaines de leurs vedettes continuent par la suite des carrières solo, à l’instar de Mackjoss qui avait intégré les Massako.

Annie-Flore Batchiellilys est le petit, mais bel arbre, qui a réussi à pousser à l’ombre de Pierre-Claver Akendengué. Puisant son art de la tradition des pleureuses Punu, elle est l’une des seules à avoir affronté le mythique Olympia de Paris

Le panorama musical gabonais se subdivise en groupes qui incarnent autant de courants que d’époques, si bien que par commodité on les classe de manière chronologique. Hugues Gatien Matsahanga, auteur de “La chanson Gabonaise d’hier et d’aujourd’hui” seul ouvrage de référence sur la musique gabonaise, établi les catégories ci-après : “Les pionniers et grands classiques, les révélations des années 1980 et les générations 90, partagés entre la variété et le mouvement hip-hop.” Dans la catégorie des “pionniers”, on retrouve Pierre Akendengué, Hilarion Nguéma, Emvo Albert, Vyckoss Ekondo, Aziz Inanga, Pierre Emboni, Mackjoss, Claude Damas Ozimo, Martin Rompavet et Ondeno Rébieno. Hugues Gatien Matsahanga classe dans “La décennie des années 1980” (…) Oliver N’Goma, Patience Dabany, Julien Nziengui Mouéle, Makaya Madingo, Angèle Assélé, Angèle Révignet, Paola, Dominique Douma, Stéphanie Afène, Etienne Madama, etc. On devrait y ajouter Yves Delbrah, Marcel Réteno et bien d’autres.

Le style musical que l’on nomme aujourd’hui rumba gabonaise et le genre dit “Tradi-moderne” enregistrent de nouvelles recrues durant la décennie 90 : Stéphy Adia, Pimpin Anotho, Arnold Djoud, Vibration, Annie Flore Batchiellilys, Christian Ayume, Landry Ifouta, Moughissi, Blandine Pemba, Nicole Amogho, Joseph Françoise, Naneth, etc.

Franck Baponga est le Gabonais le plus respecté de la scène hiphop africaine. Il est talonné par les gueules intelligentes mais vaporeuses de Movaizhaleine.

Avec l’ouverture démocratique intervenue en 1990, des musiques revendicatives apparaissent. Si le Reggae, pourtant bien répandu entre la fin des années 80 et le début des années 90, n’a pas eu bonne fortune au point que le rastaman Didier Dékokaye semble en être le seul survivant, le Rap ouvre grandes les vannes à une flopée d’artistes, adolescents pour la plupart : V2A4, Siya Po’ossi X, Buck Drama, etc. Encadré par les producteurs Georges Kamgoua pour la compilation «Bantu Mix», Didier Ping pour la collection “Mémoire Vive” et plus tard par Éric Benquet, créateur du label Eben Entertainment, le mouvement Rap est certainement celui qui regroupe le plus d’artistes gabonais aujourd’hui. Le Hip-Hop occupe aujourd’hui une grande place sur l’échiquier musical gabonais et s’invite  à toutes les manifestations, politiques ou sociales. Ce mouvement est le seul à organiser chaque année deux grands festivals dont l’écho sort des frontières nationales.

L’espoir de la Rumba gabonaise et du Tradi-moderne

Finaliste du prix RFI musique du monde 2005, Naneth est promise à un bel avenir international. Issue du milieu Rap et Reggae, elle détient les ingrédients qui pourront faire sauter la marmite un jour.

Mais les musiques les plus typiquement gabonaises d’aujourd’hui sont la «rumba gabonaise» et la “Tradi-moderne”. La Rumba gabonaise se démarque bien de sa cousine du Congo avec des artistes comme Martin Rompavet, Serge Egniga (mort en 2003), Landry Ifouta, Aimé Mpounah ou Axel Agambouet qui produisent une musique résolument originale dans laquelle des rythmes chaloupés soutiennent des balades entêtantes et entrainantes. La “Tradi-moderne”, initiée dans une certaine mesure par Vickoss Ekondo autour de 1985 pour revaloriser la culture ancestrale gabonaise, regroupe de nombreux artistes qui piochent dans leur culture traditionnelle et produisent, avec les instruments et les arrangements modernes, des œuvres originales typiquement gabonaises, à l’instar de Empire, Amandine, Espérance Ngaba, Alexis Abessolo, Nicole Amogho, Arnold Djoud, Vibration, Loriane Ekondo, Hermy Mabila, Macy, Chantal O et bien d’autres qui taquinent de temps en temps ce genre, à l’instar de Nadège Mbadou. Ce registre, en plein développement, est celui dans lequel prend forme une musique véritablement gabonaise.

Nicole Amogho, résolument la figure emblématique d’une musique typiquement gabonaise qui sait puiser dans la tradition tout en restant contemporaine et commercialisable.

Les autres genres ne sauraient disparaitre ou être combattus. Ils permettent au Gabon de garder quelques commandos sur les champs des luttes artistiques internationales. Il en sortira peut-être encore un exploit tel que celui réalisé par Oliver Ngoma (mort le 7 juin 2010). Mais, l’émergence sur la scène continentale d’un genre musical spécifiquement gabonais, si cela devait arriver, proviendra assurément de la Rumba gabonaise ou de la Tradi-moderne.

Le magma est en lente fusion dans l’underground artistique gabonais. Il finira un jour par entrer en éruption. Cela serait imminent à en croire le producteur camerounais Edgard Yonkeu qui pense que quelque chose se trame au Gabon et que le prochain gros buzz musical africain partira de ce pays. Chiche !