Le vice-président de la République a annoncé la délocalisation du siège du pouvoir politique à Rabat au Maroc. Désormais, l’opinion questionne les capacités physiques et intellectuelles du président de la République, le respect de la Constitution et la protection des intérêts vitaux du pays.

Retour de Rabat, 4 décembre 2018, aéroport de Libreville. Maganga-Moussavou, Issoze-Ngondet et Mborantsuo auraient tort de minimiser les doutes de l’opinion. Ils commettraient une faute en se livrant à une lecture politicienne de la situation. © Gabonreview

 

Un État autonome mais sous contrôle ? Une République extravertie et sous influence extérieure ? Un pays dirigé depuis l’étranger ? Depuis la dernière sortie du vice-président de la République (lire «Transfert de la présidence du Gabon»), les réseaux sociaux s’enflamment. Si l’éventualité d’une délocalisation du siège du pouvoir politique sème le trouble, de nombreuses questions restent sans réponses. Les uns dénoncent une fuite en avant, un refus délibéré des institutions d’assumer leurs missions dans la transparence et la responsabilité (lire «L’énigme du pouvoir empêché»). D’autres soupçonnent un subterfuge visant à garantir la survie du régime et la mainmise d’un clan sur les affaires publiques. Dans ce tohu-bohu, certains n’hésitent plus à parler d’atteinte à la souveraineté nationale (lire «Mises en garde de l’Union nationale»). Ali Bongo va-t-il présider aux destinées du Gabon depuis Rabat au Maroc ? Va-t-il prendre des actes administratifs hors du territoire national ? Est-il effectivement en capacité d’assumer sa charge ? Là réside le fond du débat.

Refus de toute ingérence extérieure

Peu importent les positionnements politiques, notre pays n’a rien à gagner des manœuvres en cours. Bien au contraire, ses institutions apparaissent désormais comme des entités façonnables au gré des circonstances. En convoquant l’histoire et la fin de l’ère Léon Mba, le vice-président de la République cherchait à légitimer son option. En désignant l’ambassade comme lieu de travail, il croyait lui conférer une certaine légalité. En évoquant la possibilité pour Ali Bongo de signer des décrets, il avait à cœur de couper court aux rumeurs les plus alarmistes. Dans le même temps, il espérait affirmer un supposé attachement aux procédures. Pourtant, son argumentation ne convainc pas grand monde. Plus personne ne croit en la volonté du triumvirat du 04 décembre de respecter la Constitution (lire «Au chevet d’Ali Bongo»). Personne ne parie sur sa détermination à défendre la souveraineté nationale (lire «Fabien Méré appelle au rassemblement»).

Pierre-Claver Maganga-Moussavou, Emmanuel Issoze-Ngondet et Marie-Madeleine Mborantsuo auraient tort de minimiser les doutes de l’opinion. Ils commettraient une faute en se livrant à une lecture politicienne de la situation. Ils se rendraient coupables d’une grave erreur en persistant à croire en l’extraterritorialité de notre ambassade au Maroc. Pour eux, le pire serait de produire des documents signés par le président de la République sans préalablement faire la lumière sur l’état de santé d’Ali Bongo. Certes, ils auront toujours le loisir d’affirmer l’avoir rencontré. Pour sûr, ils pourront rappeler avoir diffusé des images de leur entrevue. Mais, apporter des preuves de vie n’est nullement synonyme d’attester des capacités physiques et intellectuelles à assumer les plus hautes charges de l’Etat. Pis, les représentations diplomatiques demeurent sous juridiction des puissances accréditaires. S’entêter dans leur choix reviendrait à faire le lit à la suspicion. A maints égards, cela équivaudrait à placer le pays sous sujétion étrangère.

Un seul lieu : Libreville

Personne ne conteste à Ali Bongo le droit à une convalescence digne. Nul ne lui dénie le privilège d’en choisir le lieu. Seulement, au vu de son statut, certaines forces sociales exigent davantage de transparence. Au regard de la lourdeur de sa charge, d’autres craignent des manipulations diverses. Eu égard à son poids institutionnel, il s’en trouve pour plaider une meilleure protection des intérêts vitaux du pays. Autrement dit, trois préoccupations essentielles hantent les esprits. D’abord, la nature de l’empêchement. Après expertise médicale, est-il temporaire ou définitif ? Ensuite, le respect scrupuleux de la Constitution, notamment en ses articles 13 et 14. Enfin, le refus de toute ingérence extérieure. Si l’on en croit la teneur des échanges sur les fora de discussion, cette position semble soutenue par une frange non négligeable de l’opinion. Sans être le fruit d’un consensus national, elle fait sens.

Pour autant, le vice-président de la République ne l’entend pas de cette oreille. En son nom propre, comme en ceux du Premier ministre et de la présidente de la Cour constitutionnelle, il a abattu ses cartes. Quitte à engager un bras de fer, il semble déterminé à jouer sa partition. Les forces sociales s’en laisseront-elles conter ? Même si la loi fondamentale ne fixe pas de délai pour caractériser l’empêchement, le pays ne peut évoluer indéfiniment dans le clair-obscur. Déjà, la légalité des décrets pris dans le contexte actuel fait débat (lire «Relisez l’article 20 de la Constitution»). Dans le même élan, la Dynamique unitaire (DU) exige la démission de la Cour constitutionnelle, accusée d’avoir illégalement modifié la Constitution. C’est dire si les positions se radicalisent. C’est aussi dire si des échanges francs, sans interférence ni malice, s’avèrent nécessaires. Pour rassurer les parties, un seul et unique lieu parait indiqué : Libreville.

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