Marie-Madeleine Mborantsuo devra s’attacher au respect de la règle de droit si elle entend éviter l’escalade.

Se voulant femme à poigne, attachée au respect de la règle de droit, Marie-Madeleine Mborantsuo devra très vite en apporter la preuve afin d’éviter l’escalade. © blogs.mediapart

 

Implicitement, Marie-Madeleine Mborantsuo l’a toujours laissé entendre : elle se veut femme à poigne, attachée au respect de la règle de droit. Afin d’éviter l’escalade, elle devra très vite en apporter la preuve. Pour désamorcer la tension grandissante dans le pays, elle devra en faire la démonstration. Chacun le sait : vendredi prochain, elle sera au centre du rassemblement initié par la Coalition pour la nouvelle République (CNR) (lire «La CNR convoque un grand sit-in à Rio»). Chacun le pressent : slogans et mots d’ordre seront invariablement dirigés contre la Cour constitutionnelle, particulièrement sa présidente. Sur fond de flottement politique, juridique et institutionnel, les manifestants crieront nécessairement leur colère. Forcément, ils en profiteront pour exprimer leur frustration, leur rage et leur envie de changement.

Légitimité populaire contre légalité institutionnelle

Un peu plus d’une semaine après sa publication, la décision n° 219/CC fait toujours couler encre et salive (lire «La société civile appelle à la démission de Mborantsuo»). A l’unanimité, les forces sociales dénoncent un «coup d’Etat». Accusant la juridiction constitutionnelle d’être «sortie de son rôle», elles lui reprochent de se comporter en «régente». En d’autres termes, elles la tiennent pour le principal responsable de toutes les dérives et dénis de droit enregistrés depuis bientôt trois décennies, particulièrement depuis neuf ans. À la suite de Paul Mba Abessole, elles la considèrent même comme l’«obstacle majeur au fonctionnement de la démocratie gabonaise». Ressassant son rôle lors de la présidentielle d’août 2016, elles ne lui pardonnent ni l’annulation de 21 bureaux de vote dans le 2ème arrondissement de Libreville ni la validation du score soviétique attribué à Ali Bongo dans la province du Haut-Ogooué.

Loin de toute anecdote, tout cela traduit l’état des rapports entre une large frange de l’opinion et la Cour constitutionnelle. Pour ainsi dire, ces griefs expriment un mécontentement porteur d’incertitudes. Pour de nombreux compatriotes, seule la rue peut faire bouger les lignes. Affirmant militer pour la reconnaissance de la valeur du vote, ils contestent l’autorité des pouvoirs publics. Estimant devoir opposer la légitimité populaire à la légalité institutionnelle, ils disent ne plus faire confiance aux institutions.  Dans ce contexte, le fossé entre les classes populaires et les élites dirigeantes se creuse chaque jour davantage. Sauf à opter pour la stratégie du pire, les gouvernants feraient mieux d’y réfléchir. À moins de  miser sur la politique de la terre brûlée, ils gagneraient à envoyer des signaux d’apaisement. Après tout, «gouverner c’est prévoir», enseigne Emile Girardin.

Tour de Pise

Observable à l’œil nu, ce raidissement exprime surtout une crainte, diffuse mais largement répandue : se faire flouer de nouveau. En absence d’informations précises sur la situation réelle du président de la République (lire «La nécessité d’une preuve»), les supputations vont bon train. Tirant des plans sur la comète, les populations imaginent tout et son contraire. Désorientées par un flot de révélations contradictoires (lire «Riyad, Londres ou le Maroc ?»), elles redoutent des arrangements d’arrière-cour. Déboussolées par les hésitations, imprécisions et demi-vérités des officiels (lire «Le Gabon est dirigé par Ali Bongo»), elles deviennent soupçonneuses voire inquisitrices. Revendiquant le droit de savoir, elles sombrent dans une sorte d’impatience si ce n’est de fébrilité. Dans ce climat électrique, les agissements de la Cour constitutionnelle ne rassurent guère. Bien au contraire. Analysés au microscope, ils sèment le doute dans les esprits.

La Cour constitutionnelle peut toujours se prévaloir d’un statut d’«organe régulateur du fonctionnement des institutions et de l’activité des pouvoirs publics». Elle peut aussi se réfugier derrière son pouvoir d’interprétation de la Constitution et des autres textes à valeur constitutionnelle. Mais, cette ligne de défense ne sera jamais assez persuasive. Ni de nature à convaincre ses contempteurs. Moquée, critiquée, surnommée la «Tour de Pise», en raison d’un tropisme favorable au Parti démocratique gabonais (PDG), elle doit éviter de donner des verges pour se faire battre. Autrement, tout pourrait devenir possible, y compris le pire. Au grand dam de la communauté nationale…