Formulées par des Gabonais contre des institutions et personnalités gabonaises, des plaintes sont en cours d’examen en France. Qu’on le veuille ou non c’est la traduction d’un malaise profond et d’un déficit de confiance dans notre Etat.

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La coupe est pleine, le ras-le-bol évident et la défiance manifeste. A travers des plaintes formulées en France, des compatriotes l’ont clairement exprimé. Après les violences post-électorales de septembre dernier, c’est au tour Marie-Madeleine Mborantsuo d’être placée sous le regard de la justice française. On peut y lire un manque de confiance en la justice gabonaise. On peut aussi y percevoir une envie de se venger des forces de sécurité. On peut également y déceler une volonté d’en découdre avec la Cour constitutionnelle. Mais on doit surtout y voir un rejet de l’ensemble des institutions nationales. Au-delà des postures partisanes, on doit bien pouvoir convenir d’une chose : attaquées, à la face du monde, par des citoyens gabonais, les institutions gabonaises voient leur crédibilité mises à mal.

Pour une réelle introspection

Les plaintes en cours d’examen marquent un tournant dans notre rapport à la chose publique. Introduites en France, elles soulignent des doutes sur l’impartialité et l’indépendance de la justice gabonaise. Formulées par des citoyens gabonais contre des institutions ou personnalités gabonaises, elles traduisent une rupture entre gouvernants et gouvernés. Même si on ne peut présager de leur destin, une chose est d’ores et déjà acquise : ayant jusque-là bénéficié du silence bienveillant de la France, les dirigeants d’institutions gabonaises auront désormais du mal à agir comme de par le passé. Autrement dit, en obligeant la justice française à s’intéresser aux problèmes gabonais, ces plaintes mettent fin à plus d’un demi-siècle de silence complice voire coupable. Pour les populations, elles sonnent la fin d’une ère de résignation et de passivité. Au-delà, elles constituent le point de départ d’un éveil citoyen.

Au pouvoir depuis un demi-siècle maintenant, le Parti démocratique gabonais (PDG) doit en tirer les enseignements. Il ne peut pas ne pas s’interroger sur les conséquences à long terme de ces plaintes. Il ne doit pas s’efforcer d’y voir de simples foucades ou de vaines rodomontades. Il doit plutôt réfléchir aux conséquences à long terme de la défiance populaire dont sont victimes les institutions nationales. Cette question, il ne peut la traiter par-dessus la jambe. Autrement, le mouvement de défiance ira s’amplifiant. Plus grave, le vigilantisme pourrait gagner du terrain avec, ici et là, des risques de constitution de groupes d’autodéfense. La demande de transparence, de justice et finalement de démocratie, formulée à travers ces plaintes doit, par conséquent, être prise au sérieux. Elle doit ouvrir une réelle introspection.

Arrière-pensées politiques 

De toute évidence, en décidant d’ester en justice pour crimes contre l’humanité (lire La justice française veut voir clair/), notre jeune compatriote a voulu faire d’une pierre, deux coups : se placer sous l’empire du droit international et contourner les immunités dont peuvent jouir certains responsables politiques, notamment le président de la République. En demandant à la justice française de statuer sur «(l’) escroquerie, (l’) abus de confiance et (le) faux et usage de faux» dont se serait rendue coupable Marie-Madeleine Mborantsuo, le second avait à cœur de délégitimer la Cour constitutionnelle et, par voie de conséquence, l’ensemble de ses décisions, notamment celles relatives à l’élection du président de la République. A maxima, l’un et l’autre ont su jouer des subtilités du droit pour amener la justice française à s’intéresser à la présidentielle d’août dernier. A minima, ils ont su utiliser la loi pour relancer le débat sur les résultats de cette élection et, partant, la légitimité de l’ensemble des institutions.

Les plaintes en cours d’examen en France sont, en définitive, de nature à mettre à mal tout l’édifice institutionnel national. Du président de la République aux chefs des forces de sécurité en passant par le gouvernement ou la Cour constitutionnelle, de nombreuses personnalités et institutions sont, peu ou prou, concernées par ces requêtes. Les plaignants en avaient-ils conscience au moment d’agir ? On peut le penser. Etaient-ils mus par des arrière-pensées politiques ? On peut aussi le croire. De ce point de vue, leurs actions vont au-delà du strict cadre de la loi. Elles sont un indicateur de l’état d’esprit actuel des populations. Plus précisément, elles sont le reflet du sentiment d’exaspération qui gagne progressivement l’ensemble du corps social. Pour tout dire, nous sommes en face d’actes de défiance. Doit-on s’en inquiéter ? A chacun de voir. Peut-on le minimiser ? Aux gouvernants d’y répondre.