L’affaire du financement libyen jette une lumière crue sur les pratiques d’une classe politique, habituée à frayer avec les régimes les plus infréquentables.

Parodie en circulation sur les réseaux sociaux dès l’annonce de la garde à vue de Nicolas Sarkozy. © satirique.canalblog.com

 

L’odyssée dans les souterrains de la politique internationale se poursuit. Six ans après les révélations de nos confrères de Mediapart, Nicolas Sarkozy était en garde à vue, mardi dernier. À la faveur de cet événement inédit, on découvre les relations de servitude entre des démocraties libérales et des dictatures rétrogrades. On en apprend sur les liaisons opaques entre diplomatie et corruption. On s’imprègne des relations de causalité entre guerre et mensonge. On prend conscience de l’assujettissement de la politique aux intérêts personnels. On comprend les corrélations entre assassinats politiques et financements des campagnes électorales. Du coup, on en arrive à douter de la capacité des démocraties à défendre leurs valeurs supposées en tout lieu et en toutes circonstances.

Primauté des intérêts privés dans la vie publique

 «L’affaire du financement libyen» jette une lumière crue sur les relations internationales. Loin d’être une péripétie, elle met à nu des pratiques mille fois dénoncées mais jamais documentées. On pourra toujours évoquer l’appétence de Nicolas Sarkozy pour l’argent, cela ne lèvera jamais les doutes sur la complicité du système financier français. On pourra toujours vanter la liberté ou le courage de la presse, cela ne contredira jamais les soupçons de collusion entre la classe politique française et de nombreux dictateurs. On pourra toujours souligner l’indépendance et l’impartialité de la justice, cela ne mettra jamais fin aux supputations sur la complicité de l’État français. Comment Claude Guéant a-t-il pu y louer puis gérer une chambre forte sans aiguiser la curiosité de BNP-Paribas ? Comment comprendre le silence des partis politiques face à la régularité des contacts entre le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur et le chef des services secrets d’un régime réputé arrogant, brutal et liberticide ? Comment expliquer la passivité des ministères en charge des Affaires étrangères et de la Défense nationale durant les négociations sur une éventuelle collaboration dans la lutte anti-terroriste ?

Dans les déboires de Nicolas Sarkozy, il y a comme une remise au goût du jour du débat récurrent sur le financement de la vie politique française par des dictateurs en contrepartie d’un soutien. Manifestement, la politique extérieure de la France n’est pas au service des seuls intérêts et valeurs de ce pays. Dans bien des cas, elle défend des intérêts mercantilistes, privés ou personnels. Des émissaires officieux, sans mandat public, prennent trop souvent le pas sur les responsables politiques. Des réseaux affairistes supplantent généralement les institutions. Quand ils agissent de concert, c’est pour mieux entretenir l’opacité. Ces modes de faire ont peut-être permis à la France de maintenir une certaine influence hors de ses frontières. Ils lui ont sans doute fait gagner des parts de marché. Mais, ils l’ont indubitablement conduit à frayer avec les régimes les plus infréquentables. Ils l’ont contraint à abjurer ses valeurs fondamentales. Au final, ils ont légitimé la primauté des intérêts privés et partisans dans la vie publique. C’est, en tout cas, l’un des principaux enseignements de la garde à vue de l’ancien locataire de l’Elysée.

Argent sale et forfaiture

En établissant un lien de cause à effet entre le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy et le retour de Mouammar Kadhafi sur la scène internationale, «l’affaire du financement libyen» accrédite l’idée d’une diplomatie sans vision ni repère, naviguant en eaux troubles. Même si elle relève du domaine réservé, la politique étrangère ne peut se construire au gré des intérêts d’un citoyen, fut-il ministre de l’Intérieur ou président de la République. Autrement dit, par-delà le sort de l’ancien président de la République française, le système financier et même l’ensemble de l’appareil d’État sont concernés.  On peine encore à imaginer comment la justice pourra faire la lumière sur cette affaire sans explorer les circuits de la corruption, où ruisselle l’argent sale issu des détournements de deniers publics. On a du mal à envisager comment elle pourra parvenir à une conclusion sans ausculter le dispositif de prise de décision, où se mêlent abus de pouvoir et forfaiture. Déjà, quatre éléments sèment doute et trouble dans les esprits : le versement, en 2008, d’une somme de 500.000 €, en provenance de l’étranger, sur un compte au nom de Claude Guéant ; les assertions formulées, le 10 mars 2011, par Mouammar Kadhafi, sur la télévision libyenne, au sujet de son supposé soutien à Nicolas Sarkozy ; la disparition mystérieuse de Choukri Ghanem, ancien ministre libyen du Pétrole, retrouvé noyé dans le Danube le 29 avril 2012 et ; les allégations de Ziad Takieddine en 2013.

La justice française a encore du travail. Beaucoup de travail. Trop de travail. Les éléments à charge actuellement disponibles devraient la conduire à se pencher sur le fonctionnement des banques, les circuits de blanchiment d’argent et même l’activité des services secrets. Dans cette entreprise, elle pourrait se heurter à de nombreux écueils, notamment la raison d’État. Bien entendu, tout cela alimentera les soupçons de connivence entre réseaux financiers, milieux politiques et Renseignements généraux. S’étant signalée depuis des années par des fréquentations peu recommandables, la classe politique française pourrait se retrouver éclaboussée. Avec elle, l’État français. S’ils entendent sauver le prestige et la respectabilité de leur pays, les dirigeants actuels devraient réfléchir à cette perspective.