Ironie de mauvais goût et tout de même blague de saison, une danse nouvelle fait actuellement fureur sur les réseaux sociaux gabonais. Dénommée «Danse de la fatigue sévère», elle vient de l’Afrique du Sud et d’un tout autre contexte, alors qu’au Gabon, elle tourne en dérision l’état de santé du président Ali Bongo. S’il n’y a pas de quoi en rire, il y a quelques petites leçons à en tirer.

Le Dance idibala Challenge, transformé au Gabon en «danse de la fatigue sévère». © Compilation Gabonreview

 

Un mois bientôt que la «Danse de la fatigue sévère» est d’une vogue époustouflante sur les Smartphones du Gabon, à travers Whatsapp et Facebook notamment. Dans de très courtes vidéos, on voit des personnes (jeunes gens, adultes, élèves, policiers, infirmiers etc.) exécuter tantôt un ballet, parfois un pas de danse en solo dans un bistrot, une salle ou même dans la rue. La particularité en est qu’au bout de quelques minutes, les danseurs s’écroulent, imitant un subit accident vasculaire cérébral (AVC) ou un arrêt cardiaque inopiné.

Militaires, footballeurs, présentateurs de télévision, infirmières… tout est bon, pour les internautes gabonais, à mettre en rapport avec l’état de santé d’Ali Bongo. © Compilation Gabonreview

Si le peuple de l’opposition au Gabon met cette danse en lien avec le «très sérieux AVC» dont aurait été victime le président Ali Bongo, il est à noter que toutes les vidéos en circulation n’ont pas été tournées dans le pays, notamment celle d’une équipe de football dont les joueurs s’écroulent tous après un but marqué ou encore celle de militaires en uniforme se livrant au même exercice chorégraphique.

Dance idibala Challenge : la maladie de l’effondrement

Ainsi, cette danse existe bien longtemps avant les déboires de santé d’Ali Bongo. Elle a été inventée en 2009 par Steven Cohen, artiste et chorégraphe Sud-africain, pour protester contre le suicide de son frère que l’artiste déclarait victime de crime économique. Mais c’est le chanteur, également Sud-africain, King Monada qui l’a popularisé avec la chanson «I Have a Sickness» (J’ai une maladie). Tube de l’année 2017 au pays de Mandela, ses paroles disent littéralement «ne me quittes pas, j’ai une maladie. Si tu romps avec moi, je m’effondre. J’ai la maladie de l’effondrement». En Afrique australe, la chanson a donné naissance au Malwedhe Dance idibala Challenge, ayant généré toutes les vidéos remises au goût du jour au Gabon depuis l’hospitalisation du chef de l’Etat au King Faisal Hospital de Riyad.

Une bonne partie de personnes interrogées affirme que la reprise au Gabon de ces vidéos ou de cette danse est un message à l’adresse des dirigeants du pays : «la mort ne touche pas qu’aux autres ; qui que tu sois riche, pauvre, ministre, roi, président de la République tu n’échapperas pas à la mort, etc.». Laure Patricia Manevy, journaliste à la Nouvelle République, pense pour sa part que l’effet viral de cette «Danse de la fatigue sévère» est une «moquerie envers la communication présidentielle dont les éléments de langage au sujet de l’hospitalisation d’Ali Bongo sont passés de la  «fatigue sévère » à un «saignement justifiant une prise en charge médico-chirurgicale» et du «repos» à une «phase de récupération physique très encourageante».»

Moquerie

D’aucuns n’hésitent pas à conclure que ce phénomène est un indicateur du peu de sympathie qu’ont les gabonais pour leur Chef. «Les réseaux sociaux ne sont pas représentatifs du peuple dans son entièreté, mais force est de reconnaître que sur ces plateformes il y a plus de gens qui diffusent ces vidéos que de gens qui affichent leur empathie envers le président. Mais au delà de ces différentes interprétations, la «danse de la fatigue sévère» décrit et démontre ce qu’est devenue la société gabonaise. Autrefois marquée par le respect de la vie humaine, des valeurs ancestrales bantoues et africaines, la société gabonaise s’est considérablement délitée», fait remarquer un étudiant en philosophie interrogé.

Nombreux s’accordent, en effet, à reconnaitre que les valeurs traditionnelles, l’amour du prochain et la compassion face à la douleur d’autrui ont disparu Gabon. Ce qui fait penser au post (sur un forum professionnel) du journaliste, blogueur, communicant et leader associatif Télesphore Obame Ngomo : «On ne peut au nom de je ne sais quelle ambiance se moquer de quelqu’un qui est malade. (…) Je ne parle pas spécialement d’Ali Bongo Ondimba. Je trouve personnellement ridicule que les gens véhiculent une danse dénommée fatigue sévère ou fatigue légère, etc. (…) Qui dans sa famille n’a pas de cas d’hypertension, dont exposé à terme à un AVC ? Au point où les gens, en pensant se moquer d’Ali Bongo Ondimba se moquent en fait de tout le monde, y compris ceux qui ont des parents souffrants dans leur maison, dans les hôpitaux ou dans les villages. Je trouve juste ça pathétique.» Le directeur du journal Le Verbe de Ngomo appelait ses confrères à un retour aux missions premières des médias : informer, éduquer et divertir. Hélas, les réseaux sociaux font désormais concurrence à la presse et tout y passe.

Auteur : Jean-Thimothé Kanganga