L’incarcération de Magloire Ngambia, ancien tout-puissant ministre, entre autres, de l’Economie, du Commerce, de la Promotion des investissements, des Travaux publics, puis de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire, et plus récemment l’audition de Juste Valère Okologo par la Gendarmerie, amène à jeter un coup d’œil dans le rétroviseur du non aboutissement du programme de construction de plus de 3800 logements par la Société nationale immobilière. Chronique et déterminismes d’un échec.

Logements sociaux de la SNI, en construction à Port-Gentil (juillet 2014). © gabonemergent.org

 

Le directeur général de la Société nationale immobilière (SNI) a été interrogé par les agents de la Direction générale de la recherche (DGR) de la Gendarmerie nationale, ont écrit deux médias en ligne gabonais en milieu de semaine dernière. Juste-Valère Okologo aurait été entendu sur «le financement BGFI-Bank des logements sociaux» indiquaient alors nos confrères avant de s’interroger : «Cet interrogatoire va-t-il se solder par une présentation devant le procureur ou une délivrance d’un mandat de dépôt ?».

Tout comme il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas d’effet sans cause. Si l’un de nos confrères avait titré «Juste Valère Okologo arrêté par la DGR», il y a en réalité qu’en début de semaine dernière, le patron de la SNI a en effet été entendu par les services de la Gendarmerie nationale, dans le cadre de l’enquête sur l’assainissement des deniers publics ayant déjà entraîné l’emprisonnement de Magloire Ngambia. Il n’a cependant pas été présenté devant le procureur de la République.

Garanties, sites, expertise et blocage de 5 milliards

Ali Bongo et Juste Valère Okologo visitant une maison témoin à Port-Gentil, en 2014. © gabonemergent.org

Le programme du logement social, l’un des échecs du septennat échu d’Ali Bongo, semble ainsi intéresser fortement les enquêteurs de la DGR, Magloire Ngambia qui a géré bien d’autres portefeuilles ayant été auditionné à ce sujet. Que s’est-il donc passé, notamment pour ce qui est du programme de construction, par la SNI, de 3808 logements ?

Selon des sources proches du dossier, l’Etat gabonais, par l’entremise de la BGFI, avait mis à disposition 100 milliards de francs CFA en vue de la réalisation de ce programme placé sous la supervision de Juste-Valère Okologo. La SNI n’ayant pas les moyens d’apporter à cette banque les garanties nécessaires, l’Etat s’était alors porté garant et s’engageait même à rembourser les éventuels invendus du programme. Le crédit bénéficiait donc de la garantie souveraine de l’Etat. Comme si cela ne suffisait pas, indique une source ministérielle, «une délégation des loyers de la SNI vers un compte séquestre domicilié à La BGFI fut établie, consacrant ainsi l’impossibilité pour le DG de la SNI d’utiliser les 5 milliards ainsi bloqués durant toute l’opération».

Mais la SNI, voulant également garantir la bonne exécution du crédit avait procédé à un appel d’offres public auquel avaient répondu un peu plus de 80 entreprises, parmi lesquelles une trentaine fut retenue dont les majors Socoba, Entraco, EGCA Satram et Soco-BTP, mais aussi de nombreuses PME gabonaises. Libreville, Nkok, Owendo, Franceville, Mouanda, Lambaréné, Tchibanga, Makokou, Koulamoutou, Port-Gentil étaient concernées par ce projet de construction de maisons de plain-pied. La SNI entreprit de plus de s’attacher l’expertise de huit cabinets de suivi des travaux et deux bureaux internationaux de contrôle technique des travaux : Socotec et Veritas.

Changement de programme

Les chantiers furent lancés, en 2012 après la mise à disposition des plateformes (terrains viabilisés), parfois en présence du président la République qui n’avait pas hésité, au cours de travaux, à visiter les chantiers les plus importants, à l’instar de celui de Port-Gentil en octobre 2013.

Près de 74 milliards de francs CFA avaient déjà été dépensés sur les différents chantiers lorsque, en 2013, l’Etat gabonais décida d’adjoindre, à ce programme de maisons plain-pied, la construction de 74 petits immeubles de 3 étages : «Ce sont les petits immeubles qu’on voit à Akanda non loin du stade. Il était prévu d’en construire 10 à Port-Gentil, 24 à Nkok, 36 à Akanda et 4 au siège de la SNI à Likouala. La construction de ces immeubles n’était pas comprise dans la ligne budgétaire initiale des 100 milliards», précise le dirigeant de l’un des cabinets de suivi des travaux, avant d’ajouter : «le dérapage du programme a commencé là.»

En octobre 2013, selon un cadre supérieur de la SNI, «l’Etat avait obtenu de BGFI la prise en compte des factures relatives à la construction de ces immeubles et la banque avait commencé à payer sur la base d’une convention engageant l’Etat pour plus de 80 milliards de francs». Un compte avait donc été créé pour recevoir cette nouvelle ligne budgétaire. Mais, en 2014, selon le même directeur d’un bureau de suivi de travaux, «BGFI se rend compte que ce financement complémentaire tarde un peu trop à arriver. La banque arrête ainsi les paiements du projet.

Litiges fonciers

Mais d’autres problèmes surviennent relatifs aux terrains sur lesquels la SNI devait construire les logements, l’Etat devant en effet lui fournir des plateformes viabilisées et dotées de VRD (Voiries et réseaux divers). Pas grand-chose n’est alors fait à ce niveau et les terrains attendus n’arrivent pas. «Conclusion : on ne pouvait donc pas construire le quantum de logements annoncés», regrette un cadre supérieur de la SNI.

Celui-ci explique en sus qu’un grave problème est survenu au sujet du statut foncier du site de Nkok qui devait abriter 3800 logements. «L’Etat avait mis à la disposition de la SNI un terrain ne lui appartenant pas. Wood Africa, propriétaire du terrain le vendait à l’Etat pour un montant de 10,5 milliards de francs. Seuls 5,10 milliards lui ont été versés», indique un huissier de justice assurant être au fait de l’affaire. La SNI a finalement reçu, de Wood Africa, une sommation aux fins d’un arrêt des travaux. Ainsi, dans l’impossibilité de vendre des logements en construction, face aux difficultés foncières sur le site de Nkok et, comble de la situation, avec BGFI qui avait arrêté les règlements, la SNI a été contrainte d’arrêter les travaux.

Questions et responsabilités

Ce rétroviseur sur le programme freiné de construction de 3808 logements amène à s’interroger sur l’engagement de l’Etat. Comment comprendre qu’un programme pour lequel le président de la République a été raillé durant tout son premier septennat ait été géré avec autant de légèreté ? Magloire Ngambia est-il le seul responsable de cet échec ? Est-ce lui qui devait ordonner les décaissements et le respect des engagements pris, aussi bien avec BGFI qu’avec Wood Africa ? A ce propos, comment comprendre que les services de l’Etat aient été incapables de trouver des terrains libres de toute occupation ? La viabilisation d’une plateforme aurait-elle coûté la dizaine de milliards demandée par Wood Africa ? Pourquoi le financement complet initié par Magloire Ngambia n’a-t-il pas été entièrement débloqué ? Pourquoi l’Etat a-t-il fait asseoir un tel financement ? Comment, à travers Ngambia, l’Etat a-t-il voulu insérer dans le programme initial de la SNI, la construction supplémentaire d’immeubles sans s’assurer de l’existence du financement ? Pourquoi le Fonds d’entretien routier s’est-il vu attribuer l’aménagement des terrains devant accueillir les constructions ? Est-ce sa vocation ? Pourquoi ne s’est-on pas assuré de ce que le Fonds d’entretien routier disposait des moyens financiers nécessaires à la réalisation de sa mission dans ce programme ? Les ministres financiers avaient-ils été associés au montage des financements de ce projet ? Autant de questions devant trouver des réponses dans la spectaculaire vague d’interpellations de ces derniers moments… pour l’assainissement des finances publiques.