N’en déplaise au Premier ministre, le système productif est tributaire des carnets de commande : quand ils sont pleins, les entreprises ont du travail ; quand ils sont vides, elles n’en ont pas.

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La Coupe d’Afrique des nations (Can) est en passe de se transformer en laboratoire de toutes les lubies. Avec la bénédiction du gouvernement, cette compétition de football vire au supplice pour les entreprises. Sans retenue et avec aplomb, le Premier ministre a ramené la durée journalière de travail de cinq heures et demie. Pour permettre à leurs personnels de «prendre part à ce grand événement sportif», les entreprises ont le devoir de s’y plier. Afin de «décongestionner les voies d’accès menant au stade», elles ont l’obligation d’y répondre positivement. Bien entendu, les heures perdues seront récupérées «dans les mois qui suivent la fin de la compétition». Aussi dénuée de sens économique soit-elle, cette décision doit être appliquée. Même contrevenant à toute logique industrielle ou commerciale, elle doit être respectée.

Risques

Le secteur productif fait la grimace. En privé, les chefs d’entreprise expriment leurs doutes et craintes. À les entendre, la récupération des heures perdues relève d’une chimère entretenue. Pour eux, la seule énonciation d’une telle idée traduit une méconnaissance du fonctionnement d’une entreprise. Elle souligne une totale ignorance du monde de l’économie. Or, la Can 2017 ne modifiera en rien le fonctionnement de l’appareil productif. Tout demeurera fonction des carnets de commandes : quand ils seront pleins, les entreprises auront du travail ; quand ils seront vides, elles n’en auront pas. Sur le fondement des contrats, les éventuels retards de livraison seront traités comme tels. Personne n’imagine les clients éventuellement lésés faire preuve d’une compréhension particulière. On ne les voit pas décaler leurs commandes. En conséquence, on a du mal à envisager les voies et moyens de rattraper les retards accumulés.

Des entreprises pourraient ainsi se voir privées de contrats ou en perdre.Haut du formulaire  Bas du formulairD’D’autres pourraient être condamnées à rechercher des solutions à l’amiable ou à ferrailler devant les tribunaux. Naturellement, leurs chiffres d’affaires et bilans s’en ressentiront. Surtout, il pourrait se trouver des clients pour recourir à la concurrence étrangère. Dans un contexte d’asthénie économique, tout cela n’est guère encourageant. Emmanuel Issoze-Ngondet a-t-il évalué ces risques avant de pondre sa note circulaire ? S’est-il seulement entouré du minimum de garantie ? On peine à le croire. Dans sa démarche, l’homme a visiblement été motivé par le seul souci de remplir les stades. À l’évidence, sa circulaire vise uniquement à faire de la Can une fête populaire, quitte à gêner la productivité des entreprises.

Sens juridique

Certes, la mesure du Premier ministre concerne uniquement les villes abritant la compétition. Certes, elle s’applique seulement les jours de match. Mais, le gros de l’activité économique nationale se concentre dans ces mêmes villes et leurs environs. Au-delà, la mise en œuvre de cette directive revient, pour les entreprises, à s’appliquer un agenda à la carte. En réalité, les inflexions suggérées par Emmanuel Issoze-Ngondet relèvent de la poudre aux yeux. Il s’agit d’une technique d’enrobage pour faire passer la pilule et la rendre indolore ou tout au moins digeste. À la fin des fins, les arrangements exigés des entreprises n’engagent nullement le gouvernement : le Premier ministre parle d’heures récupérables, mais la modification du temps de travail et les modalités de récupération des heures sont fixées par décret du président de la République, pris sur proposition du ministre du Travail. Une décision relevant du décret peut-elle être prise par circulaire, fut-elle du Premier ministre ? On peut en douter. A-t-elle une quelconque force hors des formes prescrites par la loi ? Revêt-elle un sens juridique ? Aux entreprises d’en juger…

Dans un environnement concurrentiel, un Premier ministre peut-il arbitrairement modifier le temps de travail, sans en référer aux entreprises ? L’Etat de droit suppose, notamment, le respect de la hiérarchie des normes juridiques, l’égalité de tous devant la loi et la soumission des gouvernants à la règle de droit. La circulaire d’Emmanuel Issoze-Ngondet ne tient nullement compte de ces considérations. Elle renvoie même une image peu reluisante de l’environnement des affaires au Gabon. Dès lors, il appartient aux entreprises d’apprécier cette nouvelle foucade de cet adepte du despotisme éclairé, ce héraut inconscient du totalitarisme.