L’équipe conduite par Patrick Mouguiama Daouda a pris le parti de limiter la formation de cadres de conception. Elle a plutôt choisi de privilégier les agents d’exécution. Pourtant, l’école doit tout à la fois former l’homme, le citoyen et le travailleur.

La task force sur l’éducation-formation-emploi, le 14 septembre 2018 à Libreville. En prenant le parti de limiter la formation des cadres de conception et de privilégier celle des agents d’exécution, cette équipe n’a-t-elle pas fait le choix de produire des employés exemplaires, au détriment de citoyens irréprochables ? © DCP Gabon

 

Mise en place suite au discours du 16 août dernier, la task force sur l’éducation a rendu son rapport. Présenté au président de la République, vendredi 14 septembre dernier, ce document contient un plan d’action en trois volets (lire «Remise du rapport à Ali Bongo» ). Concrètement, il recommande la mise en place d’un numerus clausus dans des filières comme les sciences économiques, le droit ou la médecine. Il préconise aussi la diversification de l’offre, la formation d’enseignants spécialisés, la mise en place d’infrastructures, la création d’une entité en charge de l’orientation, l’opérationnalisation du conseil national de l’éducation et, la fusion de l’ensemble des ministères intervenant dans les secteurs de l’éducation et de la formation.  Évaluée à 1 250 milliards de francs CFA, sur une période de cinq ans, cette stratégie entend réconcilier éducation-formation et emploi. En d’autres termes, elle prétend apporter des réponses aux défis et caractéristiques du marché du travail.

Remplissant sa tâche à la manière d’un ouvrier, la task force sur l’éducation a choisi de déflorer le sujet. À aucun moment, elle n’a traité de la place de l’école dans la société. Jamais, elle ne s’est intéressée à l’essence, se contenant de l’écume des choses. Tout au plus, elle a recherché un intérêt économique. Comme l’a souligné son coordonnateur, elle avait à cœur de garantir l’employabilité des produits du système éducatif. Autrement dit, sa réflexion était toute tournée vers la quête d’une adéquation entre l’offre de formation et les besoins en main-d’oeuvre. Reste une question, fondamentale et déterminante : l’école doit-elle s’adapter à l’entreprise ? Au-delà de la lutte contre le chômage, sa vocation se limite-t-elle à la formation des futurs travailleurs ? N’est-ce pas une manière d’en réduire le rôle ?

Même si Patrick Mouguiama Daouda ne s’est pas prononcé sur le rôle premier de l’école, ces questions conservent tout leur sens. Après tout, l’école doit tout à la fois former l’homme, le citoyen et le travailleur. Quand bien même l’aspect économique ne peut être négligé, les dimensions sociale et civique priment. Au vu des évolutions de la connaissance, les apprenants ne peuvent être enfermés dans les limites du présent. Au lieu de leur parler des seules réalités du moment, il faut les ouvrir à d’autres cultures, d’autres époques, d’autres âges. En clair, il faut leur inculquer un bagage théorique, une culture générale, pouvant leur permettre de s’adapter aux contextes et savoirs de demain. La task force sur l’éducation a-t-elle fait l’impasse sur la régulation de la société, le renforcement de l’Etat et la construction de la nation ? A-t-elle choisi de produire des employés exemplaires, au détriment de citoyens irréprochables ? L’éventuelle instauration du numerus clausus en sciences économiques, droit et médecine ne rassure guère.

Si le droit est au fondement des Etats et nations modernes, l’économie fonctionne à la créativité et à la flexibilité. Pourtant, l’équipe conduite par Patrick Mouguiama Daouda a pris le parti de limiter la formation des cadres de conception, privilégiant celle des agents d’exécution. Est-ce bien sa vision de l’avenir ? Dans le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE), Ali Bongo proclame son ambition de «faire du Gabon un pays émergent en moins d’une génération». Est-ce la meilleure manière d’y parvenir ? Comment «accélérer la croissance économique et en diversifier les sources» quand on s’oppose à la formation de professionnels du droit des affaires ? Comment devenir «une démocratie majeure et une nation unie» sans se doter d’une vraie élite dans les métiers du droit et de la justice ? Comment placer «l’humain au cœur du développement» s’il manque de médecins ? En absence d’un véritable système de gestion du capital humain, on peut douter de la pertinence du numerus clausus. On est même en droit d’exiger une contre-expertise de ce rapport.

Le débat sur l’adéquation formation/emploi est une antienne. À ce jour, aucun gouvernement ne s’est donné les moyens de le mener avec sérieux. D’abord, en raison du flou entretenu sur les politiques publiques et leurs objectifs. Ensuite, du fait de l’inexistence d’un système de planification des ressources humaines. Enfin, au regard de l’incapacité du secteur privé à évaluer et anticiper sur ses réels besoin. Normalement, tout exercice tendant à rapprocher l’école du monde de l’emploi devrait tenir compte de cette triple exigence. Quel type de société veut-on construire ? Avec quel type de citoyen ? Quels sont les résultats attendus, les actions à mener ? Dans quels délais ? De quelles compétences spécifiques aura-t-on besoin ? Pour qui, en quelle quantité et à quel moment précisément ? Quelles interactions entre les acteurs ? Quid des éventuels changements de priorités ? Que faire en une telle circonstance? Où orienter les personnels déjà formés ? En mettant ces interrogations sur la table, la task force sur l’éducation serait peut-être allée au-delà d’un simple inventaire à la Prévert. À coup sûr, elle n’aurait pas pris le risque de réduire l’école au statut de machine à formater le travailleur de demain.