Passé sans transition de la haute administration au gouvernement, le ministre de l’Intérieur s’est illustré par des agissements pas toujours orthodoxes. À la veille de la transformation de l’Alliance pour le nouveau Gabon (ANG), on en arrive à redouter un scénario similaire à celui ayant retardé la reconnaissance de l’Union nationale.

Lambert-Noel Matha, ministre de l’Intérieur. © aLibreville

 

Le gouvernement, singulièrement le ministère de l’Intérieur, a toujours fait montre d’une extrême frilosité et d’un zèle navrant. Dans le passé, il a déployé des trésors d’ingéniosité pour retarder la création de partis politiques. Il a tout tenté pour empêcher les anciens candidats à la présidentielle de poursuivre leur œuvre. On pense au vaudeville mis en scène au sortir de la présidentielle d’août 2009 par Jean-François Ndongou. On a en mémoire les brimades infligées à André Mba Obame et ses proches. On se remémore tous les blocages administratifs et arguties juridiques visant à empêcher la naissance à l’Union nationale (UN). On se souvient des témoignages opportunément recueillis laissant croire à une querelle en paternité. On a même encore souvenance de ce quidam, subitement devenu la coqueluche des médias publics mais porté disparu depuis l’échec de sa basse œuvre.

Au vu du parcours de l’actuel ministre de l’Intérieur, un remake de ce navet pourrait être tourné bientôt. En clair, personne ne serait étonné de voir Lambert-Noël Matha se livrer à des interprétations spécieuses de la loi. Pas grand monde ne tomberait des nues s’il venait à s’opposer à la mutation de l’Alliance pour le nouveau Gabon (ANG) (lire «Partis politiques : L’ANG fait sa mue»). Logiquement, chacun devrait opposer du flegme à d’éventuelles manœuvres en ce sens. N’entend-on pas régulièrement des militants de la majorité proclamer leur détermination à «faire ça dur» à l’opposition ? Pourquoi s’en priveraient-ils alors ? Après tout, l’occasion est trop belle : il faut bien montrer à Séraphin Akouré Davain, Guy Nzouba Ndama et Léon Paul Ngoulakia où se trouve le pouvoir.

Partialité de l’administration

Si ce scénario burlesque est envisageable, rien ne permet encore de le soutenir. Avant la présidentielle du 27 août dernier, Lambert-Noël Matha était secrétaire général du… ministère de l’Intérieur. A ce poste, il était chargé de superviser et coordonner l’action des services. Sous sa supervision, René Ndemezo’Obiang a transformé le Conseil de salut de la République (CSR) en Démocratie nouvelle (DN). Grâce à son travail de coordination, le Parti national écologiste-Gabon vert est devenu Souverainistes-écologistes. Normalement, ces précédents devraient inciter à l’optimisme. Mais, le contexte politique a évolué depuis, exacerbant les tensions et portant les passions à un degré d’incandescence rarement atteint. Du coup, toutes les dérives sont à craindre. Subitement nommé à la tête d’un ministère de premier plan, un haut fonctionnaire discret peut-il garder la tête froide ? On peut en douter. A-t-il les coudées assez franches pour décider en âme et conscience, hors de toute pression politique ? L’avenir nous dira.

Dans la procédure de mutation de l’ANG, Lambert-Noël Matha jouera sa crédibilité et son image. Il y engagera aussi la respectabilité de son ministère : comment prétendre garantir l’exercice des libertés publiques, comment affirmer œuvrer à la sécurité des personnes et des biens, comment revendiquer la défense de l’intégrité des institutions si l’on s’illustre par des mesures frappées au coin de considérations partisanes ? Déjà, son entrée au gouvernement nourrit toutes les suspicions : comment croire en l’impartialité de l’administration quand le secrétaire général du ministère de l’Intérieur se retrouve bombardé ministre au lendemain d’une présidentielle ?  Dans cette promotion, il y a comme un aveu : on peut y voir ou la confirmation de la partialité de l’administration ou la remise en cause de sa neutralité. Cette trop grande porosité entre administration et politique crache maintenant son venin. Ce mélange des genres, finit par légitimer toutes les craintes quant à sa capacité à permettre la naissance d’un concurrent potentiel du Parti démocratique gabonais (PDG) sont ses bastions naturels du Haut-Ogooué et de l’Ogooué-Lolo.

Pressions partisanes

On veut bien croire au sens de l’Etat du ministre de l’Intérieur. On peut très bien disserter sur la probité et la discrétion de l’homme. On a même le loisir de se livrer à des confidences sur ses états de service. Mais, depuis son entrée au gouvernement, l’homme se révèle sous un jour nouveau. Entre sa correspondance à l’abbé Dimitri Ayatebé (lire «L’abbé Dimitri Ayatebe dans le collimateur de Lambert-Noël Matha»), ses menaces à l’encontre de Jean Ping (lire «Propos de Jean Ping : La colère du gouvernement») et, son appréciation de la récente colère des élèves (lire : «Crise à l’éducation : Lambert Matha face au casse-tête des élèves dans la rue»), il convoque l’usage de la force à tout bout de champ. Au-delà, il manque cruellement de sérénité. N’ayant jusque-là pas su imprimer sa marque, résister aux pressions partisanes ou s’imposer comme le garant de la sécurité intérieure et des libertés publiques, Lambert-Noël Matha s’est laissé déborder par la défense des intérêts partisans et privés. Il a progressivement  laissé s’installer le doute sur sa capacité à traiter un dossier avec froideur, lucidité et impartialité.

N’empêche, il ne faut pas aller trop vite en conjectures. Le ministre de l’Intérieur est assez instruit de l’expérience du passé et des destinées de ses prédécesseurs pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Au lieu de chausser les bottes de ses devanciers, il peut envisager les choses sous l’angle de la responsabilité historique. En ce sens, la reconnaissance du parti en création sur les cendres de l’ANG aura valeur de test. Le comportement de Lambert-Noel Matha sera, en tout cas, révélateur de son idée du vivre ensemble. Avant de faire du Jean-François Ndongou, il peut toujours réfléchir sur son rôle dans le renforcement de la démocratie et la défense des libertés fondamentales. Autrement dit, il ne doit pas se laisser dominer par le zèle du militant. Il a plutôt le devoir se pencher sur le sens et la portée de ses actes. Si ses premiers pas au gouvernement incitent à la réserve, il lui appartient maintenant de faire la démonstration de son attachement à la république.