Les magistrats sont, a priori, au-dessus de tout soupçon. Mais, ayant organisé toutes les élections depuis 1996, ils ont une responsabilité pleine et entière dans le retard démocratique accusé par le pays. 

De par leur implication dans la question électorale, les magistrats ont fortement contribué à la politisation de notre justice. Ils devraient maintenant réfléchir à leur rôle dans la définition d’une nouvelle légitimité démocratique, loin des arrangements du monde politique et des querelles électorales. © Gabonactu

 

Depuis un peu plus de 20 ans, les magistrats contrôlent la mécanique électorale. Présidentielles, législatives, locales ou sénatoriales, tous les scrutins ont invariablement été administrés par eux. Avec la transformation de la Commission nationale électorale autonome et permanente (Cenap) en Centre gabonais des élections (CGE), il est peut-être temps de se pencher sur leur implication dans les différentes crises post-électorales. Déjà, des bruits de couloir laissent croire en la volonté de certains d’entre eux de postuler pour la présidence du CGE. Si rien ne l’interdit, l’éthique et le sens de l’honneur devraient les amener collectivement à une conclusion : le passage  de la Cenap au CGE acte, une fois de plus, leur échec. Il met en lumière leur responsabilité dans le retard démocratique accusé par le pays. Au-delà de tout, il souligne leur rôle dans cette faillite politique et morale unanimement dénoncée.

Soupçons de collusion avec le pouvoir

La magistrature gagnerait à engager un examen de conscience. Son syndicat ferait œuvre utile en ouvrant une réflexion sur leur rapport à la chose politique, particulièrement aux élections. La présidentielle ? Excepté celle de 1993, elle les a toutes organisées. Hilarion Nkoulou Ondo en 98, Gilbert Ngoulakia en 2005, René Aboghé Ella en 2009 et 2016, ces hauts magistrats n’ont pas toujours laissé un souvenir impérissable d’eux-mêmes. Quand ils ont marqué la conscience collective, c’était du fait d’une partialité manifeste. Les législatives ? Mis à part celles de 90, elle les a administrées sans jamais convaincre de sa neutralité. A travers Antoine Nguéma Essono en 96, Gilbert Ngoulakia en 2001 ou René Aboghé Ella en 2006 et 2011, elle a largement contribué à creuser le fossé entre le peuple et ses représentants. Les locales et sénatoriales ? A la faveur de ces élections, ni Gilbert Ngoulakia en 97, ni Moïse Bibalou Koumba en 2003 ni René Aboghé Ella en 2008 et 2013 n’ont pu s’en tirer sans nourrir des soupçons de collusion avec le pouvoir en place.

De par leur implication dans la question électorale, les magistrats ont fortement contribué à la politisation de notre justice. Certes, ce dispositif est légal. Mais, sa mise en place fut actée durant Accords de Paris. Par essence, cette architecture est éminemment politique. Comment croire en la neutralité de l’ordre judiciaire quand son principal représentant se retrouve au centre du meccano pour la construction d’une majorité parlementaire ? Comment croire en la sincérité des comptes publics quand le premier des juges financiers fait des va-et-vient entre le chaudron électoral et son institution ? Comment accorder du crédit à l’ordre administratif quand le commissaire à la loi près le Conseil d’Etat se retrouve au cœur d’une controverse liée à la désignation du président de la République ? Chacun a encore en mémoire la malheureuse formule d’Antoine Nguéma Essono, sur les antennes de Radio Gabon : «On n’est pas à une violation de la loi près». Tout le monde se souvient des révélations, jamais démenties à ce jour, faisant état de la réimpression de procès-verbaux à l’instigation de Gilbert Ngoulakia. Tout simplement glaçant ! Surtout venant de hauts magistrats, respectivement président de la Cour de cassation et de la Cour des comptes.

Période de viduité

En cherchant à se maintenir dans le jeu électoral, les magistrats n’aideront nullement leur corps de métier à redorer son blason. Bien au contraire, ils donneraient l’image de gens accrochés au statu quo et refusant de tirer les leçons du passé. Ils laisseraient le sentiment de ne pas chercher à s’affranchir de toute contingence politique. A la fin des fins, ils apparaitraient comme peu soucieux de faire évoluer la pratique politique ou le jeu démocratique. Si les concepteurs du CGE avaient voulu leur en confier la présidence, ils n’auraient pas changé les modalités de désignation. Si toutes les élections ne s’étaient soldées par des contestations, on ne verrait aucun inconvénient à leur reconduction. Mais, tout aujourd’hui les accable. Nombreux et d’origines diverses, des rapports pointent leurs insuffisances dans la gestion des scrutins. A juste raison, il leur est recommandé d’œuvrer à la suppression de tout «lien de subordination à l’égard de l’exécutif». Y parviendront-ils en demeurant la clef de voûte des processus électoraux ? On peut en douter.

Les magistrats se nomment aussi «hommes de loi». A priori, ils sont au-dessus de tout soupçon. Mais, leur passé ne plaide pas forcément en leur faveur. Il est même rédhibitoire. Pour eux, une période de viduité serait salutaire. Elle leur permettrait de réfléchir à leur rôle dans la définition d’une nouvelle légitimité démocratique, loin des arrangements du monde politique et des querelles électorales. Sur leur impartialité comme sur leur autonomie, leur intégrité ou leur responsabilité, tant de choses circulent. Même s’ils se refusent à l’entendre, les politiques ont rejeté la responsabilité des crises post-électorales sur eux.  C’est, en tout cas, le sens de la mutation de la Cenap en CGE. A eux de le comprendre et d’en tirer les conséquences.