Placide Moulakou, fondateur et directeur de publication de l’hebdomadaire «Le Scribouillard», est décédé le samedi 25 octobre à Libreville. Quelque peu controversé pour ses choix politiques et éditoriaux, le jeune homme, fauché à 45 ans, avait un fort potentiel. Il ne verra pas l’émergence du Gabon pour laquelle il se battait depuis 4 ans.

Placide Moulakou, lors d’une conférence de presse à la présidence de la République. © Capture d’écran/Gabonreview

Placide Moulakou, lors d’une conférence de presse à la présidence de la République. © Capture d’écran/Gabonreview

 

Pionnier de ce que l’on nommera le «Baby boum de la presse gabonaise» et qui caractérisait la création de journaux indépendants, à la fin des années 90, par des jeunes gens qui avaient tout l’air d’étudiants, Placide Moulakou a terminé son aventure humaine le 25 octobre 2014 à Libreville.

Placide Moulakou, au Sommet UE-Afrique à Bruxelles (avril 2014). En bas, avec Timothée Memey d’Africa N°1. © Gabonreview

Placide Moulakou, au Sommet UE-Afrique à Bruxelles (avril 2014). En bas, avec Timothée Memey d’Africa N°1. © Gabonreview

Pourtant passeurs de l’information, les journalistes gabonais ont eu tout le mal du monde à vérifier celle de la mort de ce confrère. Des sources familiales ont fini par laisser entendre qu’il est mort dans un hôpital, sans donner plus de détails, tandis que l’un de ses proches dans la corporation a fini par indiquer qu’il a rendu l’âme à son domicile. «Il y a un peu plus d’une semaine, il est rentré chez lui après avoir pris un verre avec des amis et connaissances et il s’est mis à vomir du sang», révèle celui-ci. Ce qui expliquerait la rumeur d’empoisonnement ayant parcouru les blogs et réseaux sociaux ces derniers jours. Annonçant le décès du journaliste, le site ditengou.info, l’un des vecteurs de cette rumeur, a d’ailleurs conclu : «A qui profite le crime ? Aux salafistes. Un journaliste de l’émergence peut-il être empoisonné par l’émergence ? Non.»

Selon des sources dignes de foi, une enquête devrait s’ouvrir, visant à être fixé sur la thèse de l’empoisonnement et, le cas échéant, faire payer le crime à ses auteurs.

Né en 1969, Placide Moulakou quitte le département de Psychologie de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Omar Bongo en 2è année. Il envisage alors poursuivre des études de pédagogie au Canada. Mais la vie ne faisant pas toujours des hommes ce qu’ils auraient voulu être, ce projet s’enlise. Instruit et fort en thème, il se retrouve en 1998 à la rédaction d’un journal qui démarrait, La Cigale Enchantée. Il y est accueilli par Michel Ongoundou Lounda et Dorothée Ngouoni (directrice de la publication). Mais c’est Charles-Henri Gey, alors directeur de la rédaction et rédacteur en chef, qui lui inculque le b.a.-ba du métier. La Cigale Enchantée fait alors partie d’un consortium qui lui offre une passerelle vers l’hebdomadaire La Griffe où il rencontre et travaille notamment avec Raphaël Ntoutoume Nkoghé et Olivier Konaté Nkombé. La période est politiquement tumultueuse et lorsque La Cigale Enchantée ferme du fait du départ en exil de Dorothée Ngouoni et de Michel Ongoundou Lounda, Placide Moulakou se consacre un moment à La Griffe, avant de créer son propre journal. On doit être en 1999.

Journal satirique au titre faisant dans l’autodérision, Le Scribouillard propose, dès le début, 8 pages de raillerie politique et sociale. Ses rubriques, notamment «Wanted», «Scrib’Eco», «Piment rouge» ou «Globules blancs», s’imposent et le titre devient très vite l’un des plus connus du genre dans le paysage médiatique gabonais. Mais, Placide Moulakou n’en reste pas là.

Un ancien journaliste et chef de rubrique au quotidien L’union qui l’a bien connu, pense que le fondateur du Scribouillard était «un garçon au fort potentiel mais qui s’est un peu brûlé les ailes du fait de son appartenance à une province bénie qui lui a donné l’envie de réussir trop vite et tout de suite. Il a fréquenté la classe politique de la province de son père. Il a vu des mallettes circuler, des carrières ou des vies transformées d’un coup de baguette magique et il a, naturellement, voulu ne pas être en reste. Il surfait entre les leaders politiques et hiérarques du PDG. Paulette Missambo, Séraphin Moundounga, Antoine Dangouali Yalanzèle, Idriss Ngari, Jean-Pierre Oyiba, ont tour à tour compté parmi ses fréquentations.»

Sans doute du fait de sa proximité avec Jean-Pierre Oyiba qui était alors DG de l’Oprag, Placide Moulakou se retrouve DGA de Prestige Plus Services (PPS), une entreprise de location de voitures de luxe mais également de gardiennage sur les installations de l’Oprag. Le Scribouillard ne parait plus alors que de manière fantomatique. Moulakou ne reviendra vraiment à la presse qu’en 2009 pour battre campagne, corps et âme, pour Ali Bongo que soutenait naturellement Oyiba. Mais, après la présidentielle, dans la supposée guéguerre qui suivra entre Jean-Pierre Oyiba et Maixent Accrombessi, il défendra d’abord son mentor avant de se résoudre à choisir définitivement le camp du dernier cité, mais sans doute surtout celui de l’homme, devenu président, dont il avait promu et défendu le projet de société. Durant les 4 dernières années, Placide Moulakou aura livré bien de combats éditoriaux pour défendre la politique de l’Emergence, au point que son journal a fini par être taxé de «presse du palais». Un choix qu’il assumait fièrement, même si certains de ses anciens amis du «Baby boum de la presse gabonaise», rangés du côté de l’opposition, lui ont livré la guerre, pris en grippe et, bien souvent, écorné dans leurs colonnes.

Le jeune homme affutait ses armes pour 2016, la prochaine grande échéance électorale. Mais la faucheuse en a décidé autrement. Il ne verra donc pas l’Emergence du Gabon pour laquelle il s’est tant battu ces dernières années. Puisse le Bon Dieu l’accueillir à son enseigne. Car, sur la terre des hommes, nous ne faisons que jouer, nous ne sommes que dans les enfantillages humains.