Longtemps soupçonné d’avoir brigué la présidence de la République pour régler des comptes personnels, l’ancien candidat consensuel de l’opposition devrait s’inquiéter de la  tendance de certains de ses zélateurs à défendre la prégnance des intérêts privés et particuliers dans la vie publique.

Jean Ping. © Wikipédia

 

Même si notre classe politique nous a servi de nombreuses polémiques stériles, celle-là repousse les limites de l’absurde. Longtemps soupçonné d’avoir rompu avec le Parti démocratique gabonais (PDG) pour des raisons égoïstes et bassement matérielles, Jean Ping pourrait de nouveau s’engluer dans un débat toxique. Naguère accusé d’avoir rejoint l’opposition pour assouvir une vindicte personnelle, il est en passe d’offrir à ses contempteurs un prétexte pour remettre cette antienne au goût du jour. Autrefois suspecté de briguer la présidence de la République pour régler des comptes personnels, il pourrait devenir la victime du zèle de certains de ses partisans. Comment en est-on arrivé là ?  Casimir Oyé Mba ayant affirmé, chez nos confrères de Gabon 1ere, ne pas en avoir, certains soutiens de l’ancien candidat consensuel de l’opposition ont entrepris d’ériger la revendication de «problèmes personnels avec Ali Bongo» en étalon de pugnacité. A leurs yeux, la personnalisation du débat publique est le signe de la sincérité de l’engagement politique.

Raisonnements alambiqués

Contrairement aux certitudes de ses initiateurs, la résurgence de ce débat est du plus mauvais effet pour Jean Ping. En février 2014, au moment de l’officialisation de son départ du PDG, il avait essentiellement évoqué des questions d’ordre personnel, notamment sa non-reconduction à la tête de l’Union africaine, ses relations d’affaires et le sort de sa progéniture. Du Gabon, de son peuple et des politiques publiques, il avait dit très peu de choses. «Puisqu’ils veulent m’emmerder, je vais les emmerder», avait-il alors lancé, dans un langage quelque peu trivial. Ses adversaires s’en étaient aussitôt saisi, dénonçant, pêle-mêle, son «aigreur», son «ingratitude», son «obsession à revenir aux affaires» ou encore des «règlements de comptes personnels» (lire «Ping ose cracher sur la tombe d’Omar Bongo»). Plus éloquent, au lendemain de la présidentielle du 27 août 2016, de nombreux analystes, et même des diplomates accrédités au Gabon, avaient décrit cette élection comme une «lutte pour la succession d’Omar Bongo» voire une vulgaire «querelle familiale». Certains avaient même tenté une comparaison hasardeuse avec le célèbre soap opera américain Dallas.

Quelle influence tout cela a eu sur l’attitude et l’engagement de la communauté internationale ? Nul ne le saura jamais. N’empêche, la gestion d’un Etat est fondée sur la poursuite de l’intérêt général. Autrement dit, les dirigeants politiques sont invités à transcender les intérêts individuels pour viser des intérêts spécifiques à l’ensemble de la collectivité. Ils sont censés tout mettre en œuvre pour permettre au plus grand nombre de parvenir au bonheur individuel. Ayant brigué la magistrature suprême, Jean Ping est supposé agir pour le bien de tous et non pour son bien propre. Ses choix sont présumés conformes à la volonté générale, c’est-à-dire à un ensemble d’options prises en faisant volontairement abstraction de ses intérêts propres et immédiats. Sauf à vouloir nuire à sa crédibilité, on ne peut, dès lors, lui demander de revendiquer un quelconque «problème personnel» avec le président de la République, fut-il Ali Bongo. De même, on ne peut s’ingénier à réduire son engagement à une affaire de personnes. Peu importent les raisonnements alambiqués entendus çà et là, la vie publique nécessite de la tenue et de la retenue. Surtout de la part de postulants à la fonction suprême.

Néron au petit pied

Au vu de la violence et de la persistance de cette polémique absconse, il faut s’inquiéter de la prégnance des intérêts privés et particuliers dans la vie publique. Pour de nombreux soutiens de Jean Ping, les considérations personnelles sont le carburant du vivre ensemble. Elles guident les acteurs et fondent leur engagement. En leur entendement, les arrestations de militants de l’opposition et toutes les exactions enregistrées au lendemain du 31 août 2016 relèvent de faits personnels. Tout simplement surréaliste ! Pourtant, leur champion a trop souffert du mélange entre vie politique et vie privée, affaires publiques et affaires personnelles. Réputé proche d’Omar Bongo Ondimba, il a été présenté sous les traits d’un apostat. Ancien compagnon de Pascaline Mferri Bongo, il a été jugé peu légitime pour s’opposer à Ali Bongo. Ancien soutien d’Ali Bongo, il a été accusé de s’opposer à lui  par dépit ou par vengeance personnelle. Pendant de longs mois, son message a été parasité : de nombreux observateurs peinaient à l’imaginer portant un projet alternatif à celui de ses intimes d’hier.

Pour autant, Jean Ping a sa part de responsabilité dans la dérive observée ces derniers jours. S’étant toujours présenté comme le seul capable de mettre fin au règne cinquantenaire de la famille Bongo, il a laissé apparaitre la dernière présidentielle comme une affaire d’hommes, un duel à mort entre Ali Bongo et lui. Ses sorties tonitruantes, son verbe haut et ses élans guerriers ont porté les passions à incandescence, éloignant ses aficionados de la froideur nécessaire à un raisonnement constructif et prospectif. Faute d’avoir su dépersonnaliser le débat, l’ancien candidat consensuel de l’opposition se retrouve maintenant ravalé au statut peu enviable de revanchard. Curieusement, cette opération de dévalorisation est conduite par des inconditionnels autoproclamés. Malgré les reproches et contre-arguments avancés par d’autres militants de l’opposition, ces zélateurs n’en démordent pas : ils s’échinent à jouer les Néron au petit pied. Pour Jean Ping, leurs agissements ont désormais tout du baiser de la mort.