Dans l’attente des résultats de la présidentielle, Gabonreview reprend, tel quel, des articles de la presse étrangère sur le Gabon. Ici, un texte du quotidien français Libération, paru le dimanche 28 août dernier.

 

De Paris à Libreville, l’opposition gabonaise clame sa victoire historique

 

Jean Ping

Alors que la présidentielle, qui a eu lieu samedi, se présente comme un scrutin décisif après cinquante ans de règne du clan Bongo, l’ambassade du Gabon en France a été témoin de scènes de violence entre électeurs et CRS.

En Afrique, les lendemains du jour de vote sont parfois plus décisifs que le scrutin lui-même : c’est le cas au Gabon, où s’est déroulée samedi une élection présidentielle particulièrement tendue. Elle le fut également à Paris, où les Gabonais de la diaspora avaient également été appelés aux urnes. Les jardins du Ranelagh, aux confins du XVIe arrondissement, n’ont guère l’habitude d’être le théâtre de manifestations réprimées à coups de gaz lacrymogènes. C’est pourtant bien ce spectacle hallucinant qui s’est déroulé samedi sur les pelouses qui bordent l’imposante ambassade du Gabon à Paris, avenue Raphaël. «On vote et on reste» : la consigne de vigilance initiée par l’opposition, qui redoutait des fraudes massives, s’était imposée aussi bien dans le pays que dans les ambassades à l’étranger. A Paris, ils étaient nombreux à «rester» sur place, même après avoir voté, accrochés à leurs portables qui retransmettaient les nouvelles du Gabon. Au départ, l’ambiance s’affiche plutôt bon enfant. D’autant que très vite, les premiers résultats réjouissent la foule. Avec un seul nom répété à l’infini, comme une claque : «Ping.» Proclamé en tête dans plusieurs localités du pays à mesure que la nuit tombait, mais aussi en Allemagne avec «plus de 80 % des voix, et même 82 % à Cuba !» s’enthousiasme un homme qui brandit son téléphone comme un trophée.

«Qu’ils partent !»

Principal challenger du président sortant, Ali Bongo, Jean Ping avait clairement le soutien de tous ceux qui faisaient samedi le pied de grue devant l’ambassade à Paris. «Voilà cinquante ans qu’une famille monopolise le pouvoir, on n’en veut plus», enrage une femme, évoquant la dynastie des Bongo : le père, Omar, qui régna sans partage de 1967 à 2009, puis le fils, Ali, qui lui a succédé et tente de conserver le pouvoir. «Je suis arrière-grand-mère et, sur quatre générations, nous n’avons connu quasiment que les Bongo. Ils ont ruiné le pays, qu’ils partent !» s’exclame non loin de là Anna, élégante vieille dame qui agite fébrilement son éventail.

«Bongo, comme d’autres dictateurs en Afrique, semblait peut-être indétrônable. Mais pour la première fois, il y a une conjonction d’éléments favorables à l’opposition», constate, toujours devant l’ambassade, Régis Marzin, journaliste et chercheur spécialisé sur les élections en Afrique. Il énumère : «Jean Ping bénéficie désormais du soutien d’une partie du système, en rupture de ban avec Ali Bongo. Du coup, l’alternance ne fait plus peur : il n’y aura pas de vide au sein de l’Etat. Ping a également réussi à créer une alliance avec d’autres candidats à la mi-août, donc au dernier moment, ce qui a coupé l’herbe sous les pieds du pouvoir qui n’avait pas prévu ce regroupement. Et Ping a beau être lui-même un ancien baron, il a creusé son sillon depuis deux ans, allant même jusqu’à dormir dans des villages pygmées.» Preuve du renversement du rapport de force, on croise aussi devant l’ambassade un ancien proche du clan Bongo, bien connu des réseaux franco-africains : Robert Bourgi. Lui-même le reconnaît : il fait presque partie de la famille. Pascaline, la sœur du Président mais aussi ex-femme de Jean Ping, serait venue le voir mi-juillet à Paris. «Pour [le] convaincre de rallier le camp d’Ali», explique-t-il. «Mais il y a un tel rejet d’Ali aujourd’hui au Gabon… Même s’il tente de s’accrocher en dépit des résultats, c’est fini pour lui», croit savoir le confident de la famille, qui lui aussi mise désormais sur Ping.

Pendant ce temps, les résultats des différents consulats français continuent à tomber : «65 % à Rennes, 89 % à Lille, 90 % à Bordeaux ! Ping écrase tout, et c’est pareil au pays», s’exclame Eugénie devant les barrières qui bloquent l’accès à l’ambassade. Reste qu’à Paris, l’ambiance devient soudain plus tendue. Les derniers électeurs qui font encore la queue ne sont plus autorisés à rentrer. Ils ne voteront pas. Alors ceux qui sont encore à l’intérieur refusent de sortir, en signe de protestation.

«Castagne».

Au même moment des CRS débarquent, boucliers au poing, renforçant le blocage de l’accès à l’ambassade. La température monte d’un cran. «C’est une provocation», crie la foule qui fait pression sur les barrières. Un projectile vole, déclenchant une pluie de gaz lacrymogène. La foule s’éparpille sur les pelouses dans une clameur qui propulse au balcon les discrets résidents des immeubles environnants. Peu après, ces mêmes CRS pénètrent dans l’ambassade. «Ces policiers français font sortir les citoyens gabonais qui voulaient assister au dépouillement ! Mais quel scandale, quelle honte pour la France», s’insurge Mengue M’Eyaà, représentante de la société civile qui aurait dû elle-même observer le dépouillement mais s’est vu refuser l’entrée. «A l’intérieur de l’ambassade, c’était la castagne. Les policiers français ont jeté des femmes au sol pour les faire partir», révèle, dimanche, Nestor qui, lui, a réussi à rester pour assister au dépouillement.

Malgré ces dérives, les résultats s’imposent à 4 heures du matin : Paris a voté à plus de 70 % pour Jean Ping. Selon le décompte de l’opposition dimanche, Ping, qui a revendiqué la victoire, aurait remporté 68 % des voix au Gabon. Une annonce aussitôt contestée par le camp Bongo qui affirme que ce dernier est en tête avec 54 % des voix et accuse son rival de fraude. Les résultats officiels seront publiés mardi en fin de journée, a déclaré le ministre de l’Intérieur, Pacôme Moubelet Boubeya. Les Gabonais ont voté mais une autre bataille commence : celle des résultats.

Par Maria Malagardis — 28 août 2016 à 20:01