La nouvelle équipe d’Emmanuel Issoze Ngondet semble faire la part belle à une caste de privilégiés sans foi ni loi.

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«Tout changer pour ne rien changer», aurait dit Burt Lancaster à Alain Delon dans le film Le guépard. «Le monde change», aurait crié l’oligarchie financière internationale pour justifier des changements allant dans le sens de ses seuls intérêts. S’il change de gouvernement, Ali Bongo reste droit dans ses bottes. Dans un contexte de crise économico-financière et de tensions politiques, sa posture suscite bien des interrogations. Certains y voient le signe d’une influence hypertrophiée de sa prétendue garde rapprochée, jadis connue sous le nom de Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo). D’autres y décèlent une méconnaissance du personnel politique et plus largement de l’élite nationale. Il s’en trouve pour flétrir un supposé je-m’en-foutisme voire une certaine cupidité. Dans tous les cas, chacun s’interroge. Entre frustration, étonnement, colère et raillerie, le nouveau gouvernement ne semble pas être à la hauteur des défis du présent et enjeux du futur immédiat (lire «Déceptions et curiosités»).

Réputation sulfureuse

Tout au long de son précédent mandat, Ali Bongo a continuellement été accusé de dilettantisme, d’autisme et même de sectarisme. Nommée par ses soins, la nouvelle équipe Issoze Ngondet ne contredit en rien ses contempteurs. Bien au contraire, sa composition apporte de l’eau à leur moulin : le maintien des principaux acteurs du vaudeville de la dernière présidentielle ravive le souvenir d’une période douloureuse ; la promotion des va-t-en-guerre de l’ancien Mogabo résonne comme une prime à l’arrogance gratuite et à l’esprit de cour ; la présence des rejetons de ses alliés Pierre-Claver Maganga-Moussavou et Sérapahin Ndaot Rembogo a des allures de consécration du népotisme ; la nomination de personnalités impliquées dans des affaires de corruption annonce le triomphe d’une justice à la carte.

Rarement, on a vu un tel assemblage de personnalités vomies et honnies par une bonne partie du peuple ou mêlées à des scandales financiers mis en exergue par le pouvoir lui-même. Jamais, on a relevé une telle concentration de fils de dans une équipe gouvernementale. Entre les acteurs essentiels d’une présidentielle de sinistre mémoire (Biyoghé-Mba, Moubelet-Boubeya, Mekam’ne Edzidzi, Billié-By-Nzé, Nkéa Ndzigue, Massard Kabinda, Matha, Otounga Ossibajouo), les personnalités auditionnées par les services spéciaux ou simplement soupçonnées d’avoir pris des libertés avec l’orthodoxie gestionnaire (M’Essone, Manguila Boussamba, Biyoghé-Mba, Manfoumbi) et les rejetons des soutiens d’Ali Bongo (Maganga Moussavou, Berre, Ndaot, Mamiaka, Mboumbou Miyakou), on peut légitimement avoir des inquiétudes. Si on se garde encore de parler de constitution d’une oligarchie corrompue, on ne peut s’empêcher d’évoquer l’existence d’une caste de privilégiés sans foi ni loi (lire «Le gouvernement nouveau est arrivé»). Surtout si on y ajoute des personnalités à la réputation sulfureuse (Otandault, Louembé, Immongault, Manfoumbi, Moundziegou) ou aux états de service inconnus (Ben Moubamba, Ondo, Lindzondzo, Nzaou).

A l’évidence, la compétence, la probité et le soutien populaire ne sont pas les choses les mieux partagées dans cette équipe. Sur 38 membres, 12 seulement peuvent prétendre faire autorité dans leur domaine de compétence professionnelle (Mekam’ne Edzidzi, Nkéa Ndzigue, Immongault, Maganga Moussavou, Berre, Eyogo Edzang, M’Essone, Louembé, Magnagna, Houangni-Ambourouet, Ogandaga, Ntoutoume Ngome) et, seuls cinq ont déjà été au contact des deniers publics sans être ensuite précédés par une réputation de prédateur (Ben Moubamba, Massard Kabinda, Maganga Moussavou, Berre, Matha). S’ils sont nombreux à s’être déjà soumis au suffrage universel, très peu peuvent affirmer l’avoir emporté à la régulière ou être capables de le faire dans le contexte actuel.

Distribution

La distribution des rôles au sein de ce gouvernement ne semble pas des plus efficientes. Pourquoi le président du comité de gestion de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), par ailleurs dirigeant du conseil climat, de l’Agence gabonaise d’études et d’observations spatiales (Ageos) et de l’Agence nationale des bourses et stages se retrouve-t-il à la Défense ? Pourquoi ne pas lui avoir confié, au choix, l’Environnement, les Forêts, l’Aménagement du territoire, le Tourisme, l’Éducation nationale ou l’Agriculture ? Pourquoi une novice en politique, fut-elle enseignante, à l’Éducation nationale ? Dans le contexte actuel, ne fallait-il pas y envoyer un politique rompu, capable de négocier pied à pied avec les syndicats ? Ancien Premier ministre, Paul Biyoghé Mba ne pouvait-il pas s’y coller ? N’y avait-il pas moyen de capitaliser la roublardise et le sens de la manœuvre de René Ndemezo’o Obiang ? Au vu de sa pleine et totale implication dans le Dialogue politique n’était-il pas opportun de lui confier le suivi de la mise en œuvre des actes, quitte à le gratifier d’un rang protocolaire de vice-Premier ministre ? Comment l’ancienne présidente de la Confédération patronale gabonaise (CPG) peut-elle efficacement devenir l’interlocutrice des investisseurs, commerçants et industriels ? Ne court-elle pas le risque de céder aux pressions ou de faire dans le corporatisme ? N’aurait-elle pas été plus utile dans la conduite d’une réforme du monde du travail ou du régime de prévoyance sociale ? De tout cela, on peut toujours débattre.

Ayant récemment réfuté l’existence de «critères objectifs» dans la composition d’un gouvernement, le Premier ministre est maintenant à l’épreuve des faits (lire  «Issoze Ngondet justifie ses choix»). Il lui appartient de réussir l’alchimie en faisant cohabiter tout ce beau monde. Entre la flagornerie sans borne des uns et les arrangements ayant conduit aux choix des autres, on lui souhaite bien du plaisir pour souder son équipe. Entre l’impopularité des uns et l’inexpérience des autres, il devra faire preuve d’abnégation pour parvenir à des résultats ou tout simplement susciter une adhésion populaire. Pour ainsi dire, il lui faudra agir avec autorité, dans la transparence et en toute ouverture. Mais ça, c’est loin d’être gagné.