Longuement attendu, le nouveau cabinet Issoze Ngondet n’a pas surpris l’opinion nationale. Il suscite cependant de nombreuses interrogations, aussi bien du public, de la société civile, de la communauté internationale (UE, France, Banque mondiale, Nations-Unies), des militants du PDG que de la base électorale de Jean Ping.

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Maganga Moussavou est aux anges, résolument sur un nuage. Et pour cause, il damne enfin le pion à son adversaire de toujours : Didjob Divungi Di Ndinge, vice-président de la République jusqu’à la mort d’Omar Bongo en 2009. Cet autre notable du chef-lieu de la Ngounié avait en effet été député-maire de Mouila avant d’être porté au rôle de factotum, ainsi que Pierre Mamboundou appelait le poste qui vient d’échoir au jusque-là maire de Mouila. Autre motif de satisfaction pour Maganga Moussavou, le maintien au gouvernement de son fils Biendi, au même poste qu’auparavant. Si la dynastie politique et le trust institutionnel des Maganga Moussavou a été le fait le plus commenté après la publication du nouveau gouvernement, de nombreuses autres absurdités sont pourtant à relever dans le deuxième gouvernement Issoze Ngondet.

Censé fixer le cap de la nation, en tracer les perspectives jusqu’à la prochaine fête de l’Indépendance, le tout dernier discours à la nation d’Ali Bongo, le 17 août 2017, visait quatre publics identifiés : la communauté internationale (UE, France, Banque mondiale, Nations-Unies) ; les militants PDG, autrement dit sa propre base électorale ; les soutiens et la base électorale de Jean Ping ; et les entremetteurs du Dialogue politique d’Angondjé. Le gouvernement se devait donc de traduire en actes ce discours, au demeurant fort attendu après le Dialogue politique postélectoral et les différentes attentes et rumeurs autour de Jean Ping.

Filiation, société civile et frustrations

Ainsi, deux des leaders de l’opposition soutenant le Dialogue politique national ont fait la promotion de leur progéniture : Séraphin Ndaot a placé sa fille, Carmen du même patronyme, au ministère du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Le peuple d’Ali Bongo ne peut qu’être interloqué sinon frustré d’apprendre qu’on peut, à l’instar de Carmen Ndaot, partir d’administrateur aux états de services fortement contestés, dans une compagnie de téléphonie mobile à la santé chancelante (Azur), à ministre… tout simplement parce qu’on est la fille d’un homme politique.

Curiosité quant à René Ndémedzo’o qui n’obtient qu’un poste de président du Conseil économique et social (CES). Un motif de frustration au regard de l’énergie déployée par l’ancien élu de Bitam pour promouvoir le Dialogue et les actes d’Angondjé.

On ne manquera pas de noter l’absence dans ce gouvernement de la société civile ayant participé au Dialogue ; autre motif de frustration. Si Ali Bongo aurait pu objecter l’entrée au gouvernement des enfants Ndaot et Maganga Moussavou, il aurait également pu offrir à René Ndémedzo’o plus qu’un poste de ministre délégué, d’autant plus que Patrick Eyogo Edzang, n’a pas été pistonné par le président de Démocratie nouvelle. Le nouveau ministre de l’Eau et de l’Energie s’est fait tout seul grâce à son entregent, à son statut de député de Bitam et de trésorier de l’Union nationale (UN). Mais, Ali Bongo sait-il seulement que Patrick Eyogo n’est-il plus vraiment de l’UN où son processus d’exclusion aurait été enclenché ? Au titre des frustrations, on pense donc aux nombreux transfuges de l’opposition et aux acteurs de la société civile recrutés pour colorer et donner un peu de crédibilité au Dialogue politique (Mike Jocktane, Dieudonné Milama, Gérard Ella Nguéma, Jean-Pierre Rougou et quelques autres). La promesse de portefeuille ou même de demi-maroquin n’a pas été tenue.

Le public de Ping

Le public de Jean Ping était également en droit d’attendre de ce gouvernement un minimum de signaux allant dans le sens de la détente et de la réconciliation nationale. A ce sujet, nombreux d’entre eux auraient souhaité la non-reconduction des personnalités incarnant, à leurs yeux, l’attaque du QG de leur leader. Notamment Pacôme Moubelet, ministre de l’Intérieur au moment des faits, Mathias Otounga, alors ministre de la Défense, Denise Mekam’ne, ministre de la Justice durant la parenthèse de triste mémoire, et dans une certaine mesure Alain-Claude Billie-By-Nze, porte-parole du pouvoir durant les faits. «Après tout, un ministre ça sert également de fusible au président, surtout quand il s’agit de se reconcilier avec le peuple», commente un cadre de l’UN, avant d’ajouter : «Or, Ali Bongo a fait le choix de soutenir ces gens contre cette partie du peuple. Ali Bongo et Issoze Ngondet savent pourtant qu’une partie du peuple en veut personnellement à ces quatre-là, au minimum».

Amertume PDGiste

De nombreux PDGistes, membres de la majorité et autres soutiens d’Ali Bongo ne sont, eux aussi, certainement pas contents de constater que l’Opération Mamba tant vantée, est démentie avec l’entrée au gouvernement de la secrétaire de Magloire Ngambia, entendue, gardée à vue et sans doute en liberté provisoire à en croire certains, dans le cadre de cette opération. Ce qui amène d’ailleurs à se demander pourquoi Ngambia est-il encore en prison, pourquoi ne le libère-t-on pas ?

Sur la même lancée, nombreux s’étonnent du choix de Nelson Messon, littéralement malmené lors des opérations de lutte contre l’exploitation illégale du Kévazingo. Alors qu’il était ministre des Eaux et Forêts, en effet, son directeur de cabinet avait été mis aux arrêts et lui-même longuement entendu au B2. Durant l’année où se jouait ce micmac, en 2015, Nelson Messon était également président de la 11e session du Forum des Nations-unies sur les forêts (FNUF). S’il venait d’être  relevé de ses fonction de ministre de la Forêt, de l’Environnement et de la Protection des Ressources naturelles, son audition par la contre-ingérence militaire, après avoir été entendu, une première fois, dans son bureau de la présidence de la République, fit alors grand bruit à l’étranger. Quel message lance-t-on donc à la communauté internationale en le portant aux Affaires étrangères ? Certes il ne lui était pas reproché d’avoir lui-même «trempé les mains» dans les trafics, mais d’avoir laissé faire quand il a su.

Union européenne, Banque mondiale, FMI, curiosités et déceptions

La Banque mondiale également ne peut qu’être déçue de constater le retour du poste onéreux et d’apparat, donc inutile, de vice-président de la République. De même, elle pourrait s’étonner de ce que le gouvernent resserré, tant préconisé et escompté, n’est pas arrivé. La nouvelle équipe compte en effet 38 membres contre 40 pour le précédent, soit deux membres de moins seulement. On aurait pourtant pu aboutir à un cabinet de 18 à 20 membres ; la France n’est-elle pas gérée avec un gouvernement de 19 ministres et 9 secrétaires d’État ? Le FMI également ne peut que s’étonner voire s’inquiéter de ce que Jean-Fidèle Otandault, tout puissant directeur général des finances publiques de longues années durant et dont la responsabilité ne peut totalement être dégagée de la situation financière actuellement traversée par le pays, ait été porté ministre du Budget et des Comptes publics. Un petit regard dans l’arrière-plan amène à se rappeler qu’Otandault est par ailleurs connu comme un protégé de Maixent Accrombessi, tout comme Irène Patricia Boussamba, l’ancienne secrétaire de Ngambia devenue ministre délégué à ses côtés. Autrement dit, les finances publiques tombent sous la coupe de l’ancien directeur de cabinet du président de la République.

Par ailleurs, visiblement Pacôme Moubelet a été déplacé des Affaires étrangères afin qu’il ne soit plus un interlocuteur direct de l’Union européenne. L’Europe pouvait légitimement se sentir frustrée de ce que celui qui a organisé l’élection présidentielle dont elle contesté les résultats se retrouvait à être son principal interlocuteur. Pas grand chose en réalité n’a changé : aux cotés de la Banque mondiale, l’UE est l’un des partenaires les plus importants, sinon le principal soutien des programmes environnementaux et forestiers au Gabon : le Rapac (Réseau des aires protégées d’Afrique centrale), Ecofac (Ecosystème des forêts d’Afrique centrale), Dacefi (Développement d’alternatives communautaires à l’exploitation forestière illégale) et elle a, avec le pays, d’importants accords en matière de pêche. L’ambassadeur de l’UE à Libreville, presque mis en quarantaine depuis la crise postélectorale, sera donc toujours en face de Pacôme Moubelet.

Par voie de conséquence les quatre cibles identifiées du dernier discours à la nation d’Ali Bongo ont de bonnes raisons de grincer les dents après la présentation de la nouvelle équipe Issoze Ngondet. Autrement dit, la première traduction en acte (majeur) du discours du 17 août dernier, ne rassure pas grand monde, le nouveau gouvernement ne cadrant en rien avec les orientations déclinées dans ce discours.