Très connu pour ses diatribes à l’égard du pouvoir à travers ses tribunes libres, l’universitaire et membre de la société civile, fait de nouveau parler de lui avec son ouvrage «Gabon : une démocratie meurtrière». Une analyse sans complaisance sur l’Etat de droit, les différents camps politiques, le meurtre comme instrument de découragement au recours à la contestation. Dans cette interview, Noël Bertrand Boudzanga revient sur le contenu  de son ouvrage et les perspectives de sortie de la crise que traverse son pays.

Noël Bertrand Boudzanga. © Gabonreview

 

Gabonreview : De quoi traite votre ouvrage ? Est-ce une compilation de vos tribunes libres ?

Noël Bertrand Boudzanga : Non, pas tout à fait, ce n’est pas une compilation. Par contre c’est une pensée que je développe à partir des tribunes libres, puisque le projet des tribunes libres est parti des textes que j’écrivais pour un essai. Il y a à peu près dix qui sont publiées sur 277 pages, qui prennent à peu près 40 pages. Il s’agit des tribunes libres que j’avais publiées dans la presse : Gabonreview, La Loupe, L’Aube et Echos du Nord. L’idée de départ était de rédiger un essai. C’est un essai que j’ai transformé d’une certaine manière en tribunes libres que j’essayais d’adapter quand il y avait un évènement qui correspondait à ce que j’avais à l’esprit. Je me suis nourri tout à la fois de mon projet d’essai que de l’actualité en cours.

Quel est le fil conducteur de l’ouvrage ?

L’actualité y a été pour beaucoup.  Certaines tribunes, à l’exemple de ”Soi-même contre soi’‘ lorsque je parlais de Barro Chambrier (Héritage et modernité), à propos de leur rapport à l’héritage Bongo. J’avais critiqué leur posture en disant qu’ils avaient créé un monstre qui s’appelle Ali Bongo. Cette tribune était vraiment collée à l’actualité. Il en est de même  lorsque j’ai fait une réponse à un collègue. Beaucoup de choses ont collé à l’actualité, mais surtout parce que, à l’époque, l’essai que j’allais faire était un essai politique. Mais je n’ai pas été capable d’écrire un essai politique, j’ai fait ce texte qui est plus simple parce les textes sont des tribunes augmentés de 8 à 10 pages par des commentaires que j’ai appelé des notes. Ce qui fait la somme de 277 pages. Les tribunes à elles seules n’auraient pas généré ce volume. Le livre s’organise en 10 chapitres, seules 10 tribunes libres ont été reprises et commentées parmi toutes celles publiées.

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Les commentaires ont-ils été intégrés pour enrichir le texte ?

Les commentaires sont faits à partir des pensées que je ne pouvais développer lorsque j’écrivais la tribune, ou à partir des discussions que j’avais eu avec des gens, ou encore à partir de mes lectures. Notamment sur une idée à enrichir, ou plus encore à partir d’une actualité qui a eu lieu entre temps.

Vos publications ont souvent donné lieu à des critiques, observations. En avez-vous pris compte ?

Je n’ai pas beaucoup tenu comptes des critiques des internautes. Pas beaucoup, parce que ces feedback je les lisais sans que ça ne construise en moi une pensée. C’était pour moi des réactions à chaud, et rien de plus, qui alimentaient  un texte, une actualité, sans que systématiquement j’en tienne compte. Quand j’écrivais, je ne me mettais pas forcément devant le Net pour lire les commentaires et ensuite répondre. C’était plutôt moi-même, en relisant je me disais : tiens, telle idée aurait pu être développée, telle autre aurait pu être exploitée sous tel angle. Cette approche a permis une reconstruction de certaines idées. Il y a beaucoup de choses qui sont absolument nouvelles, je veux dire sur les 277 pages. Il y a au moins 200 pages qui sont nouvelles.

Pouvez-vous nous résumer votre livre en quelques mots ?

Je dirai que de 1968 à 1990, on avait une dictature, un parti unique. Et du temps du parti unique, on tuait les gens. On est passé, après la conférence nationale souveraine, à un régime démocratique. Ça fait à peu près 26 ans que ça dure, et on a continué à tuer des gens. A toutes les élections, on a tué les Gabonais et je me suis rendu compte au fond, qu’on soit dans la période du parti unique ou celle de la démocratie, on continue toujours à tuer les gens. En fait le Gabon, quand je dis une démocratie, c’est un pays meurtrier, parce que chaque fois qu’il y a des élections on tue des Gabonais. Ça c’est dommage !

Est-ce de la phénoménologie pure, avec description des phénomènes tels qu’ils apparaissent, ou va-t-on beaucoup plus loin ? 

C’est tout à la fois une observation des faits sociaux et politiques, et à partir de là, on essaie de jouer sur un double registre ou une double appartenance qui est tout à la fois une appartenance universitaire, vu que je le suis, et celle d’un citoyen engagé, en tant que membre de la société civile où je suis actif à travers le Club 90. De ce point de vue,  les écritures sont partagées, les visions également. Elles oscillent entre la vision de l’universitaire qui réfléchit, qui veut spéculer, mais aussi par la vision du citoyen engagé, qui voit les choses se faire sous ses yeux. Et, dans certaines choses d’ailleurs, il y prend part, il les commente en faisant l’histoire de ce qui se passe et en même temps une projection intellectuelle sur les faits sociaux. Sous ce regard, c’est un essai partagé entre l’essai universitaire et les commentaires. En somme, ça donne une facilité de lecture absolument accessible.

Quand vous regardez les autres démocraties où l’on tue, la comparaison n’indique-t-elle pas qu’il y a plus de morts ailleurs qu’ici ?

Le problème ce n’est pas qu’il y ait un mort ou deux morts. Le problème est qu’il en existe. Il ne doit plus y en avoir. Quand on est en démocratie, il faut retenir que ce n’est pas la guerre. La démocratie c’est justement la preuve que les hommes ont dépassé la barbarie pour régler leurs problèmes par des textes, par des lois, par des comportements sociaux. A partir du moment où il y a un mort lors d’une élection, pour moi ça devient une démocratie meurtrière. Qu’on soit au Congo, en RDC, au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire, je veux dire la démocratie n’est pas là pour causer des morts. Elle est là précisément pour éviter des morts. Tant que nous en aurons, nous allons dire que ce n’est pas bon. Ce n’est pas un problème de comparaison entre le Gabon et d’autres pays, la norme démocratique veut justement qu’on évite les meurtres.

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Or, ce que je critique un tout petit peu, en passant de la dictature du parti unique à la démocratie, on a continué à tuer les gens. Et ce que je dis en distinguant l’opposition et la majorité, c’est qu’au fond il y a un camp qui est naïf : c’est le camp de l’opposition, qui croit qu’il fait de la politique face à des adversaires qui font de la politique, alors qu’en réalité, elle a en face des gens qui font la guerre. C’est une grosse distinction qui, en réalité, casse le jeu démocratique. Parce qu’en face, il n’y a pas de démocrates, il y a plutôt des guerriers. La preuve : aux USA où il y a eu récemment l’élection de Donald Trump, les gens contestaient dans les rues. Ça n’a pas fait l’objet d’envoi de militaires pour aller abattre les gens. Au Gabon, dès qu’on conteste, en général les représailles sont immédiates et disproportionnées.

Et on a eu un énième exemple de ce qu’au Gabon une fois que vous contestez des choses, on vous envoie des militaires, on vous tabasse, on vous chicote, on vous emprisonne. Et donc en face de nous, si on veut une démocratie, parce que c’est un oxymore, que de dire “Démocratie meurtrière“. En réalité, c’est pour dire que les deux expressions, mises ensemble, annulent la démocratie. Au Gabon, en réalité il y a un camp qui veut croire qu’il fait de la politique, en face, il y a quelqu’un qui fait très clairement la guerre.

Je le rappelle aussi dans certains de mes textes cet état de fait qui explique le recrutement massif, pendant à peu près cinq ans, de militaires, de gendarmes, de policiers. En effet, la défense nationale, les forces de police nationale, la sécurité pénitentiaire ont régulièrement recruté pendant ces 5 ans. Cela veut dire qu’alors que l’opposition prépare une élection présidentielle que nous allons gagner dans les urnes, il y a un autre camp qui est en train de préparer la guerre et je l’ai dit à beaucoup d’amis de la société civile et même de l’opposition. Je leur ai dit, au fond on va aller aux élections, mais on va y faire quoi, puisque l’autre camp prépare la guerre, et nous on prépare l’élection ? On sait très bien comment ça va se passer et eux aussi ils savaient comment ça allait se passer. Tout le monde savait comment ça allait se passer, tout le monde savait qu’il y avait un autre round après les résultats, qu’il y aurait bien une descente dans la rue, qu’il y aura bien l’armée dans la rue, tout le monde connaissait le scénario catastrophe.

Je suis même satisfait, on a même pas à en être satisfait, on peut tout au plus être surpris de ce que ce ne soit pas allé plus loin parce que je pense que les gens se sont préparés. Que l’on soit dans la majorité ou dans l’opposition, les gens se sont très clairement préparés pour ce deuxième ou troisième round, c’est-à-dire, le round de la guerre. Et quand on dit guerre, c’est en réalité un peuple qui dit : moi je ne suis pas content ; et puis il y a un régime qui dit : vous n’avez pas à être mécontents. Si vous êtes fâchés, moi je vous bombarde. Et on a eu affaire à une armée face à une population complètement désarmée.

Peut-on tirer un bilan aujourd’hui des activités du Club 90 ?

Le Club 90 a eu, on va dire, une difficulté idéologique, intellectuelle et morale. Ne pas pouvoir se situer dans la société civile, parce que là aussi on est en train de faire un travail là-dessus, notamment sur la définition de la société civile (C’est quoi la société civile?). Quand on a lancé le Club 90, on est tombé sur cette difficulté pratique. C’est que quand vous allez dans la société civile, il y a un penchant politique. On vous dit à partir du moment où vous êtes dans la société civile, il faut systématiquement soutenir l’alternance. Il va de soi que je me lançais dans la société civile, il est vrai, pour  défendre le projet de l’alternance, parce que je ne veux pas faire  de la politique.

Je me suis donc posé la question de savoir comment je pouvais donner ma voix et avec des amis qui ne voulaient pas forcément faire de la politique, sans aller dans les partis politiques ? Donc, on a lancé cette affaire de Club 90. En termes de bilan, on a fait beaucoup de choses. D’abord pour pacifier la démocratie, on s’est battu par exemple pour la candidature unique de l’opposition. On a dit, vous voulez gagner, nous on veut l’alternance, et on ne veut qu’une alternance démocratique et pas une alternance belliqueuse, guerrière ou barbare. On voulait d’une alternance démocratique parce que nous avions la naïveté de croire que le bulletin de vote pouvait changer les choses.

Dans cette direction, on a tenté des choses, on a travaillé d’abord pour la candidature unique. Au début nous avons échoué quand on a commencé à rencontrer les Maganga Moussavou, Zacharie Myboto. Il a fallu attendre d’être complètement à l’intérieur du processus de désignation du candidat unique. Qu’est-ce que nous avons fait? Nous avons organisé des manifestations publiques, des causeries dans les quartiers pour sensibiliser les gens sur les raisons de s’engager politiquement et de façon citoyenne. Non pas pour injurier, balancer et construire des murs de haine, de division,  mais dire que le pays est le nôtre, il faut s’engager politiquement parce que c’est là où on règle les problèmes. Nous sommes vraiment allés dans les quartiers pour expliquer le bien-fondé de la démocratie, de l’élection, mais surtout la manière de s’engager dans l’espace public pour défendre notamment l’éducation, la santé, l’Etat de droit, la démocratie, les droits de l’Homme. Toutes choses qui ont été bafouées ces dernières années.

Voilà, on a participé à l’union sacrée pour la patrie, on a été d’ailleurs des membres fondateurs. On a été avec les témoins actifs, là aussi en membres fondateurs. On a été dans la plateforme avec Georges Bruno Ngoussi qui a fait du combat de la candidature unique un objectif politique, et nous avons obtenu cela. Donc le club 90, sur les deux dernières années,  a été impliqué dans un certain nombre d’actions qui ont été faites au sein de l’opposition. Nous aurions aimé faire mieux et plus pour faciliter la pacification de l’espace démocratique. Nous n’avons peut-être pas beaucoup fait, mais demain peut-être que nous ferons plus et mieux.

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Comment entrevoyez-vous l’issue de la crise postélectorale ?

Je constate qu’il y a maintenant deux camps. Un peuple dont Ping incarne la volonté, mais aussi un autre peuple dont Ali Bongo incarne la volonté. Et puis y a des logiques normatives. La démocratie ce sont des normes, après il faut savoir si l’Etat dans lequel nous sommes a respecté les règles de l’Etat de droit, les normes internationales en matière de démocratie. Ma réponse est que nous n’avons pas respecté les règles en matière de démocratie, et donc moi, en tant que citoyen, je me dis : il ne faut pas céder au découragement, les combats pour les idéaux prennent du temps et c’est très long, les générations se renouvellent et beaucoup de gens peuvent se dire mais au fond y en a qui ont combattu Omar Bongo, ça n’a pas marché, y en a qui combattent maintenant Ali Bongo, ça n’a pas l’air de marcher. Je veux dire quand on se réfère à notre histoire politique, oui cette analyse fondée sur le fait est  vraie, mais s’il n’y a pas une part d’utopie quand on mène un combat sur les idéaux, alors on n’y va pas. J’aime parfois prendre l’exemple de Jésus-Christ. Il a commencé avec deux apôtres, et puis aujourd’hui ils sont des milliers. Cela a pris du temps pour qu’une grande partie du monde soit chrétienne.

Les gens doivent être certains des valeurs auxquelles ils adhèrent. S’ils ne les sont pas, ils vont mener un combat qui tient sur un temps, sur une conjoncture. Cela signifie que tant qu’on est dans cette conjoncture, j’abandonne mes idéaux, et à ce moment on devient opportuniste. Or, l’opportunisme dans ce type de combats fait échouer précisément le combat. Donc, j’invite les uns et les autres, moi-même en premier, à rester franc, serein à l’égard des idéaux auxquels nous croyons et puis continuer à se battre. De toutes les façons, en face de nous, il n’y a pas que des monstres autour d’Ali Bongo. Il y a des gens qui pensent, qui veulent faire autrement les choses. Donc il ne faut pas systématiquement penser qu’à droite il y a des noirs et puis à gauche il y a des blancs. Je pense qu’il y a des passerelles, il faut discuter avec les gens.

Je pense qu’on peut y arriver et ne pas se détester, se construire des murs de haine qui ne pourront qu’envenimer les choses. Et je ne suis pas convaincu que les batailles armées soient le chemin par lequel on obtiendra la vérité. D’ailleurs,  je fais un plaidoyer à la fin de mon livre, pour une alternance démocratique sans bain de sang.