Sans détour, avec franchise et sincérité, le poète-musicien, chantre de la liberté, a répondu à nos questions sans concessions. Du sens de son dernier single, au contexte politique actuel, en passant par la Conférence nationale et son soutien aux jeunes générations, il s’est livré, comme jamais.

Pierre Claver Akendengue. © Google Images

Pierre Claver Akendengue. © Google Images

 

Gabonreview : «Libérée la liberté», votre dernier single, a-t-il un rapport avec le contexte sociopolitique actuel ?

Pierre Claver Akendengue : Ce titre, je l’avais créé en 2015 à l’occasion d’une invitation d’un journal de la place qui devait être mis en ligne. Ce n’est pas un titre qui a directement une relation avec le contexte sociopolitique du moment, c’est-à-dire le contexte pré-électoral. Mais d’une manière générale, on a trois types de liberté. Il y a la liberté qui est propagande, qui est emprisonnement de la liberté par certains pouvoirs qui invitent ainsi l’artiste à faire l’apologie de ce pouvoir-là. Je ne m’inscris pas dans ce genre de création artistique. Il y a la liberté qui n’est que divertissement. L’être humain a besoin de divertissement, mais certains, qui détiennent le pouvoir, ne conçoivent le musicien que comme un artiste «divertisseur». Je ne m’inscris pas dans cette optique-là. Et la troisième approche de la liberté, en tant qu’artiste, est celle d’être un ferment de contestation dans la société. Sans cette contestation, la société risque de se scléroser. Quand un évènement vous interpelle en tant qu’être sensible, la réaction que vous avez, votre émotion, vous pouvez les traduire en œuvre d’art.

© D.R.

© D.R.

Ma façon de concevoir l’art tient compte effectivement du contexte général. Mais la liberté n’intéresse pas que les Gabonais. La liberté est une quête perpétuelle qui concerne toute l’humanité, qui s’adresse à la conscience humaine. Lorsqu’on est par exemple dans un contexte où, le plus grand nombre est spolié alors que nous sommes dans un pays riche et que le plus grand nombre est pauvre, cela interpelle. Pauvre dans ce sens que tout ce qui fait l’être humain est confisqué et il ne reste que très peu. En termes économiques, on dit qu’il n’y a que 2% de notre société qui bénéficie des richesses de ce pays. Donc plus de 90% sont privés de ces richesses-là.

Dans ces conditions-là, comment ces compatriotes qui sont privés de la jouissance du bien commun, peuvent-ils s’organiser dans la vie pour les besoins fondamentaux – se loger, se nourrir, se soigner et s’éduquer ? Et si notre environnement est celui-là, c’est-à-dire que les libertés fondamentales sont confisquées, ma création ne peut pas être en marge de ce que je vis ou de ce que vit mon voisin. L’artiste est l’avocat de la créature vivante.

Et qui doit donc libérer cette liberté ?

Quand vous êtes dans un État de droit, un État démocratie, toutes les libertés sont garanties à tous les citoyens. Mais si certains ont le privilège d’avoir ces libertés pour eux alors que les autres n’en bénéficient pas, ces libertés sont alors confisquées par ceux qui détiennent le pouvoir.

Si vous observez la manière dont libérer la liberté est formulé, «Libérée la liberté», cela n’est pas impératif. Je ne demande à personne de libérer la liberté. C’est un état intemporel, c’est-à-dire que chacun de nous peut être libre s’il le veut. Parce qu’il faut distinguer le moi profond et le moi social. En s’appuyant sur le moi profond, vous pouvez décider que vous êtes libre et s’il y a des entraves à cette liberté, vous allez tout faire pour vous libérer. L’esclave, c’est ce qu’il fait. Il brise ses chaînes et il est libéré. «Libérée la liberté» pour moi, dans ce concept précis de ce single est un état universellement permanent, c’est-à-dire cette force qui est en chacun de nous de pouvoir être profondément humain en dignité, en amour, en tout ce qui concerne l’homme.

Êtes-vous un chanteur engagé ou vous êtes-vous tout simplement engagé à chanter ?

Moi, j’ai commencé à écrire des chansons au collège Bessieux. J’avais 14 ans. Ensuite, quand je suis allé en France, j’ai été au petit conservatoire de la chanson d’une grande dame, aujourd’hui hélas disparue, Mireille. À l’époque, le musicien africain était considéré comme un musicien qui fait danser et l’Afrique était considérée comme un grand dancing.

Quand j’ai commencé à avoir un petit public, je suis venu avec une guitare avec des chansons à textes tels que «Le trottoir d’en face», «Le chant du coupeur d’okoumé». Rien à voir donc avec des chansons du style : «J’ai attendu ma chérie toute la nuit, elle n’est pas venue, la fenêtre était ouverte et je me suis enrhumé». Rien à voir avec ça ! Je ne dis pas non plus qu’un artiste musicien ne doit pas chanter ses amours perdues aussi bien que les amours heureuses. Mais moi, je ne conçois pas mon art uniquement cantonné dans un domaine bien précis.

Pour moi l’art intéresse tous les domaines de la vie d’un être humain. Ce qui fait que, certaines de mes chansons ont cru paraître engagées comme on dit, mais j’ai aussi écrit des chansons qui parlent purement d’amour dans ce sens que cela me concerne. J’ai des chansons dans lesquelles je pense à mes enfants, à ma mère aujourd’hui décédée. Ces chansons-là ne sont pas des chansons engagées. C’est la réponse de l’être humain par rapport aux stimuli qui vient de l’extérieur. Et moi, je m’inscris dans cette manière de faire, c’est-à-dire de chanter en m’appuyant sur la vérité et en évitant la langue de bois.

La liberté est l’une des quêtes fondamentales de l’artiste dans son ensemble et l’artiste musicien en particulier, c’est une quête perpétuelle.

© D.R.

© D.R.

En 1990, vous étiez le grand absent de la Conférence nationale. Comment l’expliquez-vous ? Surtout qu’au même moment, vous chantiez : «A propos de liberté, à propos de démocratie, je dirai quelques mots…»?

Vous pouvez vous-même relever que la chanson à laquelle vous faites allusion, «A propos de», n’est pas la première par laquelle je parle de la liberté à ma manière. Une de mes toutes premières chansons «Poé», dont j’ai fait un personnage dans une autre chanson, «Considérable», se termine par : «Vivre sans vivre la liberté dans son pays ce n’est pas digne d’un peuple considérable». Quand vous situez une chanson en relation avec 1990, je vous dirais qu’il y a bien longtemps que toute la trame sur laquelle repose mes chansons est la liberté.

S’agissant de 1990, j’étais rentré au Gabon en 1985. Ensuite nommé à l’Anpac (Agence nationale de promotion artistique et culturelle, ndlr). C’est moi qui ai mis en place l’Association des artistes musiciens du Gabon (Agami). Moi, j’ai trouvé que les artistes musiciens n’étaient pas regroupés et j’ai créé cette association-là. Quand arrive 1990, ne devait participer à la Conférence nationale que des associations légalisées. Chaque association devait envoyer trois représentants. C’est ainsi que je me suis entendu avec mes amis de l’Agami pour que trois de nos membres représentent les artistes musiciens. Ces membres, que moi-même j’ai désignés, sont Pierre-Claver Nzeng, le regretté, Martin Rompavé et Marcel Djabioh. Moi même je n’ai pas voulu y participer.

De manière générale, je vis reclus. J’ai mes problèmes de santé. Et quand quelqu’un d’autre peut plus efficacement prendre part à un débat ou à toute autre invitation, j’aime mieux, pour le résultat, que ce soit cette personne-là, qui représente la cause commune. Voilà ce qui s’est passé.

En 1990, j’étais peut-être absent physiquement, mais sur le plan de la structuration, de l’évolution des idées, j’étais présent, parce que chaque soir, mes trois amis venaient me rendre compte de ce qui s’est passé dans la journée et on préparait les rencontres du lendemain. Voilà donc pour la Conférence nationale. Je pense que ceux qui y ont représenté les artistes musiciens, l’ont très bien fait, car à la suite de ça, Pierre-Claver Nzeng est devenu ministre de la Culture.

Certains jeunes artistes, voyant que rien n’est vraiment sorti du «Carrefour des arts» que vous avez créé à la fin des années 80, sauf Annie Flore Batchiellilys qui s’est faite toute seule, disent que vous êtes ce grand arbre aux pieds duquel rien ne pousse. Alors que quand on regarde sur le continent, Papa Wemba, Franco et Youssou Ndour ont lancé des jeunes qui aujourd’hui sont devenus des grands artistes. Qu’en dites-vous?

Je me défends d’être juge. Pour moi, il me plait surtout d’être l’avocat de la créature vivante, de l’être humain. Ceux qui pensent que «je suis ce grand arbre aux pieds duquel rien ne pousse», que disent-ils de l’idée même du Carrefour des arts ?

Le Carrefour des arts était un tremplin, pas uniquement pour Annie Flore Batchiellilys, mais pour tous les jeunes qui frappaient à la porte. C’était une instance pluridisciplinaire. Il y a, par exemple, un jeune, Freddy Ndong, qui a écrit un roman qui a eu beaucoup de succès, qui a été transposé au théâtre qui s’appelle «Les matitis».

Notre rôle au Carrefour des arts, c’était non pas de lancer des artistes, mais plutôt de les encadrer pour leur transmettre le peu que nous savions. Moi je ne suis pas pédagogue au départ, mais l’idée que je me suis faite en arrivant au Gabon, est qu’il fallait faire quelque chose : il n’y avait pas d’institut de musicologie ou de théâtre…. Bref… J’ai pensé que c’était une nécessité que de créer cette structure-là.

Je n’ai pas fait le Carrefour des arts tout seul : j’étais certes le promoteur de l’idée, mais je me suis entouré de mes amis, entre autres Pierre-Claver Nzeng, Claude Damas Ozimo, Marcel Djabioh, le regretté Daniel Odimbossoukou, François Rosira et d’autres.

Nous étions un certain nombre d’ainés qui avaient le souci de transmettre le savoir aux cadets parce que dans la société traditionnelle cela se faisait de cette manière-là : les ainés avaient le devoir de transmettre le savoir aux cadets.

Dans notre cas, c’était à la foi formelle parce qu’on avait une dénomination Carrefour des arts, mais aussi informelle parce qu’on ne s’appuyait pas sur des régies d’argent. Au bout d’un certain temps, ceux qui faisaient bénévolement cette transmission du savoir ont été pris par d’autres activités.

Les premières années, c’est le Centre culturel français (CCF, devenu IFG – ndlr) qui nous a offert son hospitalité, qui ne pouvait pas être éternelle. C’est pour cela que j’ai demandé à l’Etat une subvention annuelle et une reconnaissance d’utilité publique. Cette subvention m’a été refusée. Ce qui fait que j’avais de moins en moins des personnes avec moi et autour de moi pour pouvoir continuer ce sacerdoce et, d’un côté, sans argent on ne pouvait rien. Je ne pouvais pas, moi de mes propres petits moyens louer une maison avec les charges que cela impliquait. N’ayant plus le soutien du Centre culturel français et n’ayant pas celui des pouvoirs publics, le Carrefour des arts a périclité et il est mort de sa belle mort.

Vous dites Annie Flore s’est faite toute seule. Oui. Mais savez-vous qui m’a fait ? Je me suis fait tout seul. Nous étions là, au Carrefour des arts, non pas comme puissance d’argent, mais c’était uniquement l’amour qu’on avait des cadets et le sacerdoce qu’on se faisait de leur donner le peu que nous savions pour les aider à se perfectionner. C’était ça le but du Carrefour des arts.

Maintenant, vous dites qu’il y a des grands artistes Africains qui ont pu lancer des jeunes, c’est tout à leur honneur. Je les en félicite. Moi je suis Gabonais et je vis au Gabon. J’ai demandé une subvention pour mettre en place cette structure d’enseignement. Je n’ai pas pu avoir ces moyens-là. Ce qui veut dire que la manière dont moi je pensais promouvoir les jeunes, n’est pas la même que celle des autres grands artistes dont vous parlez. Manu Dibango vit en France, ce n’est pas suffisant, il faut encore qu’il ait la volonté qui est la sienne pour lancer les jeunes. Tous les autres artistes dont vous parlez, vivent dans des conditions différentes. Et moi, je suis arrivé dans la musique, qui peut être considérée comme professionnelle, tout à fait par hasard, parce qu’au départ, moi je suis allé en France pour des études : j’ai un doctorat de psychologie. Donc, je ne me prédestinais pas à une carrière de chanteur et je faisais ma chanson concomitamment avec mes études, ce qui n’est pas le cas des artistes dont vous parlez. N’étant pas un artiste qui avait pour vocation de vivre de son art, c’était difficile et c’est difficile pour moi d’être dans le monde du show-biz et pouvoir aider d’autres personnes.

Je suis pratiquement un artiste atypique : je ne suis pas vraiment dans le show-biz. Tous les gens dont vous parlez, ils sont dans le show-biz : ils vivent ou vivaient uniquement de leur art. Ce qui n’a pas été mon cas. Dans ma tête je voulais et j’ai été ce psychologue. Tout dépend du projet de chacun. Or, pour lancer des artistes dans le monde du show-biz, il faut être outillé et avoir beaucoup de moyens et de relations, mais également être dans ces relations-là aussi. Mais moi je n’ai pas été un homme du milieu du show-biz. Ce n’est pas une excuse. Mais je dis que les autres sont dans des conditions peut-être plus favorables, qui ont mis en exergue leurs besoins d’aider des jeunes et que, moi, mon besoin d’aider des jeunes a été le Carrefour des arts.