Unique femme à participer en tant que conférencière à l’exposition «Léon Mba : 50 ans après», début décembre à Paris, Mireille Flore Mengue Moto se dévoile à travers cette interview-découverte accordée à Gabonreview.

Mireille Flore Mengue Moto lors de son exposé à l’occasion de l’exposition «Léon Mba : 50 ans après», début décembre 2017 à Paris. © Gabonreview

 

Gabonreview : Vous êtes une des rares femmes, sinon l’unique femme, à avoir exposé lors de l’exposition «Léon Mba : 50 ans après» à Paris.

Mireille Flore Mengue Moto : Je suis tout simplement honorée et je remercie les autorités diplomatiques gabonaises à Paris, notamment son l’Ambassadeur Flavien Enongoué pour cette marque d’estime qu’il m’a accordée.

Qui est Mireille Flore Mengue Moto

Je suis chercheure à l’Institut des mondes africains à Paris (Imaf) et docteure en histoire, diplômée de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je suis formée en politique internationale, option relations et sécurité internationales, défense, à l’Institut d’études politiques de Toulouse, à l’institut des hautes études de défense nationale à Paris (IHEDN), à l’Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, au centre de recherche Morris Janowitz forces armées et sécurité à Toulouse, et à l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie à Paris (AEGES).

Je me suis spécialisée dans les questions sécurité et défense en Afrique centrale.  En même temps, je suis écrivaine et consultante dans le domaine de la sécurité et la défense en Afrique centrale. Je suis également la fondatrice de l’ONG Femme Africaine pour la valorisation et l’épanouissement de la femme africaine.

Votre exposé s’est fait dans le cadre d’une table-ronde consacrée à l’image de Léon Mba sur la scène internationale. De quoi avez-vous parlé ?

Mon exposé a porté sur l’établissement des relations militaires entre le Gabon et la France sous Léon Mba. Il s’est agi de préciser dans quel contexte ont été établies ces rapports militaires, de montrer les raisons qui ont motivé les deux parties, de présenter le contenu des accords de coopération militaire : l’accord de défense de 1960, les accords d’assistance militaire et l’accord sur les matières premières stratégiques. Le coup d’état de 1964 et la création de l’armée gabonaise étaient parmi les points soulevés rentrant dans la mise en œuvre de ces accords militaires. Les accords secrets, la légitimité et la légalité des accords qui ont régi les rapports militaires entre le Gabon et l’ex-puissance coloniale sont des problématiques qui ont été abordées. Enfin, il a fallu préciser ce que sont devenus ces textes juridiques aujourd’hui.

Comment était-il perçu sur la scène internationale et que reste-il de cette image ?

Vue du panel dans lequel est intervenue Mireille Flore Mengue Moto. © Gabonreview

Il était perçu comme un francophile défenseur de la départementalisation, mais aussi comme un protectionniste soucieux des intérêts du Gabon. Cette dernière perception se résume dans le concept du «Gabon d’abord». Aujourd’hui, cette image subsiste sur la scène internationale et la politique étrangère du Gabon s’y est inscrite. Par contre, elle est mal perçue à tort ou à raison par une grande partie de l’opinion nationale qui a une idée contraire du personnage de Léon Mba.

Vous êtes l’auteur de «La coopération militaire entre la France et le Gabon de 1960 jusqu’à nos jours». Comment vous est-il venue l’idée de traiter ce sujet que d’aucuns estiment sensible ?

L’inspiration m’est d’abord venue de mon parcours, notamment les études et les formations effectuées dans le domaine militaire. Puis un séjour de deux ans passé au camp militaire de Saint-Cyr Coëtquidan avec ma famille, qui m’a projeté dans un cadre militaire où se met en œuvre l’assistance militaire française avec les pays africains dans le volet formation. J’ai donc été conduite à me pencher sur un cas de cette coopération, en menant une analyse et une recherche approfondie de cette coopération avec mon pays le Gabon que j’ai publié dans cet ouvrage.

Qu’est ce qui justifie l’établissement de ces relations de défense et de quand peut-on les dater ?

L’établissement de ces relations de défense entre les deux pays date de 1960 lors de l’indépendance du Gabon, même si elles puisent leurs racines dans l’héritage coloniale, et se justifie de manière générale, par la volonté des deux pays de répondre à leurs préoccupations du moment qui étaient, pour la France, d’assurer la continuation de leurs liens avec le Gabon et de préserver leurs intérêts dans leur ancien territoire coloniale et, pour les Gabonais de l’époque, de bénéficier de l’expérience militaire de cette grande puissance pour la mise sur pied et le développement de son armée et de ses forces de sécurité, ainsi que la sécurisation de son espace territoriale à l’intérieure et à l’extérieure des frontières.

Comment fonctionnent-elles et que représente le Gabon dans la géostratégie française ?

Depuis l’établissement de ces relations militaires, la France est déjà intervenue officiellement deux fois au Gabon : lors du coup d’Etat manqué de 1964 pour rétablir l’ordre et remettre Léon Mba au pouvoir. En 1990 lors des troubles qui ont menacé la paix au Gabon. En vertu des accords de défense, il existe deux bases militaires françaises au Gabon : à Libreville, la capitale et à Port-Gentil, la capitale économique. Les matières premières stratégiques du Gabon sont sous la gestion stricte de la France. L’assistance militaire française se met en pratique par l’aide octroyée par la France dans la formation des militaires et des forces de sécurité gabonaises en France et au Gabon, l’équipement des forces armée par la vente et les dotations du matériel militaire, l’aide financière, la présence militaire française dans les organes de sécurité et défense gabonaise. Le Gabon est un pays stratégique pour la France pour la facilitation des interventions militaires dans la sous-région, l’approvisionnement et l’évacuation des matières premières stratégiques telles que l’uranium, le manganèse, le pétrole et d’autres matières premières importantes pour la fabrication des armes…L’évacuation des ressortissants européen en cas de crise grave dans la zone. Il y a aussi la position stratégique sur l’équateur qui est favorable pour l’installation des moyens militaires de communication. C’est le cas du réseau Syracuse (Système de radio communication utilisant un satellite) installé au Gabon. C’est un programme français de satellite de communication militaire. Pour comprendre l’importance stratégique de ce réseau, il faut préciser qu’il permet d’assurer l’ensemble des communications militaires entre la France et les unités déployées sur les théâtres d’opérations. Il participe à la conduite des opérations pour le commandement, le renseignement et la logistique.

Vous abordez les différentes interventions militaires françaises au Gabon. D’après vous, ces interventions ont-elles toujours été légales légitimes ?

Il s’est justement posé le problème de la légitimité et de légalité des interventions militaires françaises et des accords de coopération militaire, notamment de l’accord de défense de 1960 par rapport au principe de non-ingérence et de souveraineté énoncés dans la Charte de l’Onu dans son article 2, paragraphes 4 à 7 et par rapport à la perception de l’opinion nationale gabonaise.

Vous évoquez des clauses secrètes qui permettent à l’ancienne puissance coloniale de sécuriser les dirigeants gabonais. Que stipulent ces clauses puisque vous semblez bien informée sur cette question ?

Comme vous le formulez, ces clauses sont secrètes donc confidentielles. Les dispositions et les contours n’en sont pas véritablement connus. Il semblerait qu’elles donneraient le droit à la France de sécuriser et d’offrir sa protection aux dirigeants lorsqu’ils se trouveraient en danger vis-à-vis du peuple. C’est ce qui s’est fait en 1964 et en 1990.  Ce qui est fortement dénoncé par l’opinion nationale et internationale qui revendiquent la transparence dans ces relations militaires et la publication des accords. Malgré plusieurs annonces allant dans ce sens, l’opacité demeure.

Plus de cinquante ans après les indépendances, ces accords sont-ils encore nécessaires ?

Pour répondre à cette question, le livre blanc de la défense française va mentionner en 2008, la renégociation des accords passés avec les pays africains et la redéfinition de sa politique militaire avec ces Etats pour tenter de l’adapter aux préoccupations et aux réalités politiques et géostratégiques du moment. C’est dans cette mouvance que, le 24 février 2010, la France signe avec le Gabon un nouvel accord de défense dit «accord de partenariat de défense» qui abroge l’accord de défense de 1960. Désormais, la clause qui autorise la France à intervenir en cas de menace intérieure et de crise grave n’y apparait plus. Les missions de Petersberg de maintien de la paix sont introduites dans un cadre bilatéral et multilatéral, régional et international. Le décret portant publication du traité instituant un partenariat de défense entre les deux pays est entré en vigueur le 1er janvier 2015. Théoriquement, les scénarios des interventions militaires françaises au Gabon de 1964 et 1990 ne devraient plus se produire. Toutes interventions de ce type ne pourront se faire que sous mandat de l’Onu.

Revenons à «Léon Mba : cinquante ans après». Que retenir de cette commémoration qui s’est déroulée à Paris où il a tiré sa révérence ?

Cette initiative de rendre hommage à un illustre fils de la nation, Léon Mba est appréciable et très encourageante. Elle a permis de faire la lumière sur plusieurs points d’ombre qui gravitent autour du personnage de Léon Mba, à travers des interventions diverses dans plusieurs domaines et plusieurs aspects de l’homme. Un personnage mal compris, mal apprécié. «Gabon d’abord» résume sa politique et sa vision du Gabon par laquelle il s’est investi à préserver les intérêts du pays à sa manière, de manière pratique et pragmatique.