Exploitant le deuxième meilleur site de manganèse au monde, la Comilog a fortement contribué aux beaux résultats d’Eramet ces cinq dernières années. Pourtant, ses actionnaires sont privés, pour la quatrième année consécutive, de leurs dividendes. Le Gabon profite-t-il vraiment de son manganèse ? Pourquoi Brice Laccruche Aliangha, le directeur de cabinet du président de la République, est-il allé à Paris rencontrer Christel Bories, le PDG d’Eramet ? Black-out autour d’un questionnement essentiel.

. © Eramet

 

Une forte délégation gabonaise était en France la semaine dernière. Selon quelques indiscrétions, elle avait pour mission de rencontrer la hiérarchie d’Eramet, notamment Christel Bories, PDG du groupe minier français. Cornaquée par Brice Laccruche Aliangha, directeur de cabinet du président de la République, la délégation comptait notamment dans ses rangs des personnes dont l’importance reste à démontrer quant à ce type de dossier : Ike Ngouoni (porte-parole de la présidence de la République) et Patrichi Tanasa (conseiller du président de la République).

Le bruit de l’argent du 2e meilleur site de manganèse au monde

Eramet aura en tout cas fait du bruit durant le mois écoulé : Côté Gabon avec la publication des résultats annuels de Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), mais aussi avec sa mise à l’index par le quotidien gabonais progouvernemental L’Union. On pourrait y ajouter la révélation des intentions du Gabon dans l’actionnariat d’Eramet. (Lire «Duel au sommet pour des parts d’Eramet» ). Et, côté France, avec la multitude de sorties médiatiques de son PDG, Christel Bories. Le 22 février dernier, elle était sur boursedirect, après avoir accordé des interviews à une demi-dizaine de journaux dont Le Figaro. L’ensemble de ces différentes interviews laisse songeur au sujet du Gabon, pays porteur de beaux résultats dont se gargarise le PDG du groupe minier français. En effet, pour la première fois depuis cinq ans, Eramet a réalisé des bénéfices grâce à sa branche manganèse. Celle-ci représentant plus de 53% du résultat du Groupe Eramet.

On notera qu’en 2017, le chiffre d’affaires de Comilog a été de 635 milliards de francs CFA contre 360 milliards en 2016 tandis que son résultat opérationnel courant était de 283 milliards de francs CFA contre 81 milliards de Francs en 2016. L’exploitant du manganèse gabonais génère donc de l’argent. Le PDG d’Eramet n’a pas manqué de confirmer que la branche manganèse a fait la totalité du résultat : «Les résultats de la branche sont excellents (…) les prix du manganèse ont été élevés, même par rapport à la tendance des cinq dernières années. Dans ce contexte, nous avons battu des records de production de minerai au Gabon.»

Christel Bories a de ce fait annoncé un investissement au Gabon de l’ordre de 450 millions d’euros sur 4 ans. «Nous voulons grandir dans le manganèse. Nous visons une augmentation de la production sur la mine de Moanda au Gabon de 30% d’ici à 2022. Pour cela, nous projetons d’agrandir l’exploitation du site, le deuxième meilleur au monde, avec un minerai riche et des réserves très longues.»

Discrimination dans le paiement des dividendes

Mais quelles retombées pour le Gabon ? Dans l’exploitation minière les conventions n’étant pas des contrats d’exploration et de partage de production (CEPP), on ne saurait deviner ce que rapporte au Gabon l’exploitation de son manganèse. Le black-out à ce sujet est aussi noir que le minerai lui-même. Il reste que le communiqué de Comilog faisant état d’une hausse de 22% de son chiffre d’affaires en 2017, informe pour la 4e année consécutive la non distribution des dividendes à ses actionnaires. Ce, en vue de financer l’augmentation de la production de la mine de Moanda, visiblement au seul profit d’Eramet dont l’action en bourse a progressé de 200 %. Les bons résultats de Comilog 2017 avec le très riche minerai du deuxième meilleur site du monde, sont ainsi entièrement affectés au projet d’augmentation de la production de manganèse au Gabon qui profite exclusivement à Eramet et non à l’Etat gabonais ni aux agents de la Comilog. «Depuis 4 ans, la Comilog a contribué à la réduction de la dette du Groupe Eramet qui était au bord de la faillite, notamment avec sa filiale la SLN en Nouvelle Calédonie. Mais seuls les actionnaires d’Eramet auront droit à un dividende de 2,3 € par action en 2018 (30% du résultat net 2017. L’Etat gabonais et les actionnaires nationaux de Comilog sont les seuls perdants dans cette situation», explique, l’air désabusé, un cadre de Comilog.

En quoi consistait donc la mission de la délégation emmenée en France, la semaine dernière, par Brice Laccruche Aliangha ? Africa Mining Intelligence, la publication confidentielle consacrée à l’actualité de l’industrie minière en Afrique, a révélé quelques détails sur la «mission française» du directeur de cabinet d’Ali Bongo.

L’activisme de Brice Lacruche Aliangha

Selon la publication confidentielle (N°411 du 18 mars 2018), le directeur de cabinet du président gabonais, a d’abord rencontré, au palais de l’Elysée, Franck Paris et Alexis Zajdenweber, respectivement conseillers Afrique et Industrie du président Emmanuel Macron (Alexis Zajdenweber représente également l’Etat français, qui détient 27% d’Eramet, au conseil d’administration du groupe). Au cours de cet entretien, «le directeur de cabinet d’Ali Bongo a indiqué aux deux conseillers présidentiels qu’Eramet n’aurait pas respecté certains des engagements de la convention signée avec l’Etat gabonais en 2010 et que le Gabon souhaitait renégocier cet accord». Une demande réitérée à Christel Bories, la PDG d’Eramet, que Brice Laccruche Aliangha a également rencontrée au palace parisien Plazza-Athénée. «Pour appuyer sa requête, Brice Laccruche avait convié à ce rendez-vous l’avocat d’affaires français Jean-Paul Poulain, le présentant comme mandaté par l’Etat gabonais pour négocier avec Eramet. Celui-ci est associé avec un autre avocat, Olivier Cren, également très actif sur le dossier Eramet puisqu’il conseille l’homme d’affaires Romain Zaleski, longtemps actionnaire du groupe», a affirmé Africa Mining Intelligence.

Selon toute vraisemblance, les demandes de Brice Laccruche Aliangha sur Eramet ont été discrètement relayées auprès de l’exécutif français et du groupe minier par Jean-Louis Borloo, ancien ministre de l’Ecologie et de l’énergie lors de la présidence de Nicolas Sarkozy et proche d’Olivier Cren. Manque de pot, les exigences Brice Laccruche Alihanga se heurtent pour l’instant, côté français, à un mur. Et pour cause, en plus du Gabon, Eramet est en effet l’un des premiers employeurs en Nouvelle-Calédonie, où il exploite du nickel. «Et, alors que le referendum d’autodétermination de cette collectivité française se tiendra fin 2018, Paris veut éviter tout mouvement au capital d’Eramet qui pourrait donner le sentiment aux Calédoniens que la gouvernance du groupe a basculé en leur défaveur», a souligné Africa Mining Intelligence. Dans tous les cas, le chemin s’annonce sinueux pour les deux parties.

On sait que Libreville voudrait augmenter sa participation dans le capital du Groupe Eramet, en obtenant une dizaine de parts des 11,2% mis sur le marché par le groupe. Mais, dans un contexte marqué par la rupture soudaine de la Convention de concession qui liait l’Etat gabonais à Veolia, nombreux en sont en penser, qu’il se trame quelque chose de pas net entre Eramet et le Gabon. Le quotidien L’Union n’avait-il pas de bonnes raisons de malmener Eramet, le 20 février dernier, de dénoncer «un contrat léonin» et «un marché de dupes», entre Eramet et le Gabon ? Sinon, pourquoi le palais présidentiel s’arroge-t-il le dossier Eramet en envoyant Brice Laccruche Aliangha rencontrer Christel Bories ? Interrogé sur ce dossier, le ministre de l’Economie a botté en touche, brandissant simplement son «devoir de réserve».