Le président français appuie la candidature de la ministre rwandaise des Affaires étrangères au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Mais le Rwanda n’est réputé ni pour son attachement à la langue de Molière ni pour sa capacité à respecter les droits de l’homme et principes démocratiques.

Digne représentante d’un régime en délicatesse avec les libertés fondamentales, pratiquant la torture au vu et au su de tous, Louise Mushikiwabo, à la tête de l’OIF, ferait perdre à la Francophonie énormément en prestige, pour bien longtemps. © republicoftogo

 

Depuis un peu plus de deux décennies, le Rwanda s’éloigne chaque jour de la francophonie. Accusant la France d’avoir joué un rôle trouble durant le génocide des Tutsis en 1994, il s’est employé à réduire l’influence de la langue française. En 2003, il a érigé l’anglais en langue officielle de travail à côté du kinyarwanda et du français. En 2010, il a remplacé la langue de Molière par celle de Shakespeare dans l’ensemble du système scolaire et universitaire. Au niveau sous-régional, ce pays a quitté la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) pour rejoindre la Communauté d’Afrique de l’est (EAC). Ce faisant, il est passé d’une entité majoritairement francophone à une autre essentiellement anglophone.

Emettre des doutes

Tout à la fois membre de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et du Commonwealth of nations, le Rwanda entretient, de toute évidence, des rapports difficiles avec la langue française et ses valeurs. Son rôle supposé dans l’instabilité chronique de la région des Grands Lacs, son mutisme face à l’exploitation illégale des ressources et trafics dans les zones frontalières et, l’opacité de son jeu politique interne n’en font nullement un parangon de démocratie. Bien au contraire, aux yeux de nombreux observateurs, il apparait comme une autocratie belliciste et prédatrice. Malgré ses remarquables résultats en matière économique ou sa politique de promotion de l’approche Genre, on peine à l’imaginer portant les objectifs de la Francophonie. C’est dire si on voit mal son ministre des Affaires étrangères habiter la fonction de secrétaire général de l’OIF (lire «Une anglophone en embuscade» http://gabonreview.com/blog/oif-louise-mushikiwabo-une-anglophone-en-embuscade/ ). C’est aussi dire si le soutien de la France à cette candidature suscite circonspection et désespérance.

Lors du XVè sommet de la Francophonie tenu à Dakar en octobre 2014, François Hollande avait mis à l’index la volonté de certains dirigeants de «s’accrocher au pouvoir à tout prix». Comme piquée au vif, Louise Mushikiwabo lui avait immédiatement répondu. La ministre rwandaise des Affaires étrangères avait alors accusé le président français de paternalisme, dénonçant une «attitude très inélégante». Peut-elle aujourd’hui œuvrer à  «l’instauration de la démocratie» ou au «soutien à l’Etat de droit et aux droits de l’homme» ? Au vu de son rôle dans la révision constitutionnelle de 2015 et lors des parodies de présidentielles en 2003, 2010 et 2017, il est permis d’en douter. Comment promouvoir des élections libres et concurrentielles quand on est soi-même la protégée d’un dirigeant élu avec des scores de 95, 05 %, 93% et 98,7% ? Autant ressusciter Enver Hoxha ou Charles D B King. Peut-on soutenir les libertés fondamentales quand on est le porte-voix d’un régime accusé de «tortures», «exécutions extrajudiciaires» et «crimes d’Etat»? Répondre par l’affirmative serait suicidaire. Peut-on défendre l’indépendance de la justice quand on protège des milices paramilitaires comme les tristement célèbres Inkeragutabara ?   Légitimement, on peut émettre des doutes.

Monnaie d’échange

Pour l’heure, l’OIF affirme promouvoir «la prévention, la gestion et le règlement des conflits». Elle dit travailler à «l’intensification du dialogue des civilisations» et au «renforcement de la solidarité entre les peuples». Ayant transformé la tragique histoire du peuple tutsi en élément de propagande, l’ayant érigé en justification de toutes les dérives, Louise Mushikiwabo sera peu crédible dans la défense de certains objectifs. Personne ne peut croire en sa neutralité dans l’interminable conflit en République démocratique du Congo (RDC). Nul ne peut attester de sa détermination à contribuer à l’amélioration du vivre-ensemble. Ne s’illustre-t-elle pas par une propension à accuser tous les contempteurs du régime Kagamé de «révisionnisme» ? N’a-t-elle pas invité le président de Human Rights Watch (HRW) à se faire soigner à l’hôpital psychiatrique de Ndera, non loin de Kigali, en guise de réponse à son rapport ? Comme marque d’ouverture d’esprit, on a connu mieux. Comme signe d’une disposition au débat, on a vu plus diplomatique.

Si Louise Mushikiwabo venait à être élue, la Francophonie perdrait énormément en prestige. Son image en ressortirait ternie pour bien longtemps. Même si Michaëlle Jean n’a pas particulièrement brillé dans la défense des principes démocratiques, sa concurrente déclarée est la digne représentante d’un régime en délicatesse avec les libertés fondamentales, pratiquant la torture au vu et au su de tous. Selon Amnesty international, les coups de poing, coups de pied, souvent à des personnes enchainées ou suspendues, l’électrocution, l’étouffement ou l’isolement dans des cellules non éclairées, sans possibilité de voir ni avocat ni médecin, constituent le quotidien des progressistes rwandais. Emmanuel Macron l’ignore-t-il ? Sauf s’il entend se servir de l’OIF comme monnaie d’échange dans le règlement du différend franco-rwandais, sa position s’explique difficilement. Même dans ce cas de figure, il n’est ni concevable ni respectueux de transformer une organisation internationale en variable d’ajustement de la politique étrangère d’un des membres, fut-il le plus puissant. Pour la France, le soutien apporté à la ministre rwandaise s’apparente à un tête-à-queue. A son président de le comprendre. Aux autres leaders de le lui faire entendre.