En évoquant les questions économiques sans faire le lien avec la gouvernance politique et démocratique, le président français est apparu comme le digne défenseur des puissances d’argent, laissant s’insinuer des doutes sur sa réelle volonté de rompre avec certaines pratiques.

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Les étudiants de l’Université de Ouagadougou étaient venus écouter un chef d’Etat. Ils s’attendaient à un discours novateur, structurant et prospectif. Ils ont eu droit tantôt à un fonctionnaire des Nations-Unies dissertant sur les objectifs de développement durable, tantôt à un VRP (Voyageur, représentant et placier) des entreprises françaises. Malgré une gestuelle, des intonations et une tenue générale largement inspirées de Nicolas Sarkozy, le président français n’a jamais répondu aux exigences de sa fonction, le 28 novembre dernier. En dépit d’une nette volonté de rompre avec le passé, son propos n’a pas vraiment rencontré l’assentiment de son auditoire. Nonobstant une évidente envie d’esquisser les contours d’un avenir commun, ses propositions s’inscrivent dans la défense d’intérêts particuliers. Aux gogos de tout poil, cette sortie a rappelé une vérité essentielle : Emmanuel Macron est, tout à la fois, le leader d’une nation mal à l’aise avec son passé colonial et le défenseur des puissances d’argent. Revendiquant son attachement à l’informatique et aux télécommunications, il préfère les exigences de la finance à celles de la démocratie, jugée trop lente dans ses réactions et pas toujours efficiente dans ses décisions.

Capitalisme d’un autre âge

En éludant le débat sur les modifications constitutionnelles initiées en opportunité, le président français a refusé d’aller aux sources de l’insurrection burkinabé, réduisant ainsi la portée de cet événement historique au seul Burkina Faso. En évoquant le cas François Compaoré sans piper le moindre mot sur son frère aîné, Blaise Compaoré, il s’est contenté du minimum syndical sur la lutte contre l’impunité et la corruption. Au passage, il a subtilement évité le débat sur la limitation des mandats présidentiels, se mettant ainsi à l’abri de toute allusion à la situation du Togo. Pourtant, depuis plusieurs semaines, un peuple y lutte à mains nues contre les séides armés d’un pouvoir fabriqué et porté à bout de bras, depuis des décennies, par la France. Comme si les 750 kilomètres séparant Ouagadougou de Lomé avaient rendu les Togolais inaudibles. Comme si cette distance avait transformé leur revendication démocratique en une vulgaire péripétie. Comme si la célébration des «acquis de la démocratie et de l’Etat de droit» était négociable.

En plaidant pour un dictionnaire de la francophonie, en demandant à son auditoire de défendre le Français, Emmanuel Macron a paru réduire l’usage d’une langue aux seuls aspects de communication ou de culture. Ni les valeurs véhiculées par la langue française, ni la dimension politique de sa survie n’ont été effleurées. Craignait-il de ne pas être compris par les étudiants ? Voulait-il éviter de les ennuyer avec des constructions trop élaborées ? Son auditoire allait pourtant bien au-delà : retransmise en direct par plusieurs télévisions, la cérémonie était suivie par au moins deux générations d’Africains. En annonçant la création d’un fonds pour l’innovation et la recherche, en se prononçant pour une entrée massive des capitaux privés français dans les systèmes de santé, en vantant les vertus de la télémédecine, le locataire de l’Elysée a laissé le sentiment de faire la promotion de son idée de fonds pour «l’industrie du futur». Croyait-il offrir à l’Afrique de nouvelles perspectives en matière de santé ? Il a plutôt donné l’impression d’être à la recherche de zones d’expérimentation pour un instrument financier adossé à la Banque publique d’investissement (Bpifrance) et censé appuyer le développement des start-up françaises. Au vu de ses accointances avec certains magnats de l’informatique et des télécommunications, notamment Xavier Niel et Patrick Drahi, certains y ont vu un moyen détourné de leur ouvrir les portes du marché africain.

En évoquant les questions économiques sans faire le lien avec la gouvernance politique et démocratique, le président français est apparu comme le digne représentant d’un capitalisme d’un autre âge. Du coup, il a laissé s’insinuer des doutes sur sa réelle volonté de rompre avec certaines pratiques. S’il espérait convaincre son auditoire de la fin de cette françafrique de sinistre réputation, il lui faudra s’y reprendre. Tout au plus, il a réussi à faire passer l’idée d’un changement de secteur d’activité et à préparer le terrain à de nouveaux acteurs. Même s’il a nié l’existence d’une «politique africaine de la France», rien ne laisse croire à un changement de fond : créé à son initiative, le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) pourrait bien se substituer à la cellule africaine de l’Elysée. Il ne serait, par conséquent, guère étonnant de voir ses membres se muer en émissaires officieux. Déjà, la silhouette de son parrain, Lionel Zinsou, est de plus en plus aperçue dans de nombreuses capitales du continent. Comme un air de déjà vu…