Si elle prétend militer pour la protection de la vie privée, l’on se demande si la restriction de l’accès à Internet ou à certains outils numériques n’est pas l’objectif réel de la présidente du Sénat.

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Le pouvoir est-il si mal à l’aise avec les droits civils et politiques ? Goûte-t-il si peu à leur respect ? Est-il si rétif à l’exercice de la liberté d’expression ? Est-il opposé au droit à l’information ? Initiateur d’une loi sur la communication jugée «liberticide» et «rétrograde» (lire «Taillée pour Echos du nord»  et «Une honte pour le Gabon»), il pourrait s’attaquer à Internet dans les tout prochains jours. Récemment interpellé par la présidente du Sénat (lire «Le gouvernement appelé à mettre de l’ordre»), il ne devrait pas se faire prier légiférer sur les réseaux sociaux. Personne ne l’imagine ne pas se saisir d’un aussi beau prétexte pour aller en guerre contre toutes ces plates-formes d’expression échappant à son emprise. Tout le monde le voit déjà essayer de contrôler les contenus des différents médias en ligne.

Atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information

Après tout, entre fausses nouvelles et intox, les réseaux sociaux nuisent à la crédibilité de l’information. A la fois tribunaux populaires et journaux informels, ils permettent à des milliers d’usagers de produire du contenu (textes, images ou données) pas toujours vérifiable, encore moins véridique. En favorisant la dissociation des principes de liberté et de responsabilité, ils mettent en péril un pilier essentiel du vivre ensemble et de l’Etat de droit : le respect de la dignité humaine. Tout cela s’entend, se comprend et se défend. N’empêche, le mensonge et la diffamation préexistent à Internet. Mieux, de tout temps, la notion de vérité a fait débat. Au lieu de revenir sur ces questions rebattues, il faut réfléchir aux voies et moyens de gérer le nouvel environnement. Autrement dit, la vraie question est de savoir comment s’adapter à l’ère des masses, cette révolution anthropologique pilotée depuis les Etats-Unis d’Amérique par des géants informatiques connus sous l’acronyme Gafam (Google – Apple – Facebook – Amazon – Microsoft). Avec une capitalisation boursière supérieure au Produit intérieur brut (PIB) de la France et des services toujours plus innovants, ces cinq sociétés rythment la vie quotidienne.

C’est une évidence : le Gabon n’a pas le pouvoir d’influencer le fonctionnement des réseaux sociaux. Identifiés comme des «hébergeurs» et non comme des «éditeurs», les majors de la Silicon Valley ne sont tenus ni de vérifier ni d’assumer les contenus. La présidente du Sénat l’ignore-t-elle ? Où l’on se demande si la restriction de l’accès à Internet ou à certains outils numériques n’est pas l’objectif réel de sa requête. En clair, jamais une loi gabonaise ne permettra de contrôler la qualité des informations véhiculées sur la Toile. Tout au plus, elle définira les heures d’accès aux plates-formes comme Facebook ou Google. Ne serait-ce pas une atteinte à la liberté d’expression ? Ne serait-ce pas une négation du droit à l’information, consacré par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ? Œuvrer au respect de la vie privée est une chose. Légiférer sur l’accès à Internet en est une autre. Dans l’un ou l’autre de ces exercices, le risque de brider la liberté d’expression existe. Surtout, au regard de la complexité des technologies numériques.

Développement d’une presse quotidienne plurielle

Même si elle a exprimé une préoccupation partagée, Lucie Milébou Mboussou a ouvert la porte à une possible dérive autocratique voire au repli sur soi.  Disant refuser de cautionner la «médisance», elle n’a nullement tenu compte de la réalité. Ni le défi technologique, ni les contraintes de l’économie mondialisée encore moins les principes constitutionnels n’ont été intégrés dans son analyse. Le Gabon peut-il se permettre de brider indéfiniment l’accès à Internet ? Peut-il faire plier les géants du Web ? Peut-il leur opposer une loi nationale ? Peut-il prétendre les amener à repenser leur modèle économique ?  En a-t-il les moyens ? Peut-il, de façon régulière, procéder aux mises à jour d’un éventuel mécanisme de surveillance ? Peut-il contrôler la qualité et la crédibilité de l’information sans tomber dans la censure ? En Allemagne, la loi punit les hébergeurs, coupables de non-suppression de «fausses nouvelles», de fortes amendes pouvant culminer à 50 millions d’euros. A titre préventif, Twitter et Facebook ont déjà eu à supprimer des contenus jugés «litigieux». Est-ce envisageable au Gabon ? Au regard de la différence dans les poids politique, économique et diplomatique des deux pays, on peut en douter.

S’il veut donner une suite à l’interpellation de la présidente du Sénat, une seule option s’offre au gouvernement : la limitation de l’accès à Internet. Peut-on brider la liberté d’expression et le droit à l’information au nom de la dignité humaine ? C’est la suggestion de Lucie Milébou Mboussou. Le gouvernement ne saurait la suivre dans cette voie sans y laisser des plumes. Il gagnerait plutôt à œuvrer au développement d’une presse quotidienne plurielle, libre, indépendante et professionnelle. Pour lui, c’est la seule manière de s’assurer de la circulation d’une information de qualité et respectueuse des principes éthiques ou déontologiques. Surtout si les supports sont diversifiés. Or, sur cette thématique des études et pistes de solution existent.