Au-delà de l’amélioration de la gouvernance du Barreau, la défaite du sortant, Jean-Pierre Akumbu m’Olouna, traduit la volonté des avocats de contribuer à l’établissement d’une justice indépendante et impartiale.

Lubin Ntoutoume, le tout nouveau bâtonnier. © D.R.

 

Améliorer la gouvernance du Barreau pour l’éloigner de l’influence du politique. C’est le message envoyé par les avocats, samedi 31 mars dernier, à la faveur de l’élection de Me Lubin Ntoutoume à la prestigieuse charge de bâtonnier. Au-delà de la simple défaite de Jean-Pierre Akumbu m’Olouna, les hommes de loi se sont prononcés pour le renouvellement de leur pratique professionnelle et la mise à jour de leurs relations avec le corps social. Autrement dit, ils ont pris fait et cause pour une meilleure circulation de l’information professionnelle, davantage de collégialité dans la prise de décision et plus de respect des engagements individuels ou corporatistes. Surtout, ils ont implicitement appelé à la fin des liaisons dangereuses entre les tribunaux de droit commun et certaines institutions, notamment l’exécutif et la Cour constitutionnelle.

Complémentarité entre juges et auxiliaires de justice

Dans l’immédiat, les avocats attendent deux choses : la prestation de serment des stagiaires, confinés à ce statut depuis cinq ans maintenant, et la mise en place d’une école professionnelle dédiée. Expression de deux préoccupations complémentaires, ces requêtes mettent en lumière la volonté de sortir le Barreau de toute influence extérieure. Si de nouvelles intelligences peuvent contribuer à moderniser la pratique professionnelle, il est aussi question de conjurer les risques d’arbitraire en réduisant le pouvoir du bâtonnier. Concrètement, une fois l’école d’avocat créée, son rôle dans le traitement des dossiers des impétrants se limitera aux aspects administratifs. En revanche, dans la gestion financière ; l’administration au quotidien ;  le règlement des différends entre confrères, avec les magistrats ou les clients ; ou la représentation de l’Ordre dans les actes de la vie civile, son intégrité, sa loyauté, son fair play et son indépendance devront s’affirmer. Derrière ces exigences pointe une ambition : le renforcement du caractère libéral de la profession d’avocat.

Sous-tendue par de fortes attentes, l’élection de Lubin Ntoutoume témoigne d’une volonté des avocats de prendre toute leur part dans le combat pour une justice indépendante et impartiale. Surtout au moment où le Syndicat national des magistrats du Gabon (Synamag) multiplie les propositions en ce sens (lire «Pour une réforme du CSM»). Autrement dit, pour les avocats, l’action de la justice ne doit plus être réduite à la seule intervention des juges ou aux prononcés des jugements. Désireux d’élargir le champ de vision à l’exécution des jugements, ils militent pour une meilleure prise en compte du rôle des auxiliaires de justice et autres officiers ministériels. Ce faisant, ils réaffirment un principe fondamental : l’indépendance de la justice naît de la complémentarité entre juges, avocats, huissiers et notaires, notamment. Régulièrement présentés comme les complices ou les supplétifs des juges, les avocats ne veulent plus demeurer en arrière de la main. Ils espèrent dorénavant se poser en contractuels aux rôles et missions connus de tous.

Respect des libertés individuelles

Le Barreau, acteur central du combat pour une justice indépendante et impartiale ? C’est le nouveau défi des avocats. C’est aussi l’enjeu du mandat de Lubin Ntoutoume. Pour atteindre cet objectif, il lui faudra surmonter bien des difficultés, abattre tant de féodalités. Or, les avocats disposent encore de la prérogative de choisir librement leurs clients. Dans certaines affaires, ils défendent l’Etat, faisant ainsi corps avec lui. Même si le bâtonnier peut, à tout moment, les rappeler au respect de la déontologie, ils peuvent toujours s’en affranchir ou rechercher d’autres formes de protection. C’est, en tout cas, l’une des craintes suscitées par le rôle de juge disciplinaire reconnu à la Cour de Cassation. En clair, du fait de son statut d’autorité de recours, cette juridiction peut très vite dériver. La voir revendiquer une forme de tutelle sur l’Ordre des avocats ne relève nullement de l’utopie. Du coup, certains avocats pourraient en profiter pour saper l’autorité du bâtonnier. Toutes choses étant égales par ailleurs, on se remémore des retours en grâce de Mes Pierre-Claver Ndong Ondo, Eméry Bhongo Mavoungou, Paulette Oyane Ondo et Mba Ondo («La Cour de cassation réhabilite quatre avocats»).

Pour autant, l’arrivée de Lubin Ntoutoume à la tête du Barreau rallume la flamme de l’espérance. Elle permet de croire en des changements futurs dans le monde de la justice. Proche parmi les proches d’André Mba Obame, le nouveau bâtonnier a toujours plaidé en faveur de l’alternance démocratique. Connu pour ses positions progressistes, il a été de tous les combats pour le respect des droits civils et politiques. Dans un environnement où les juges ne s’interrogent jamais sur leurs manquements, il lui revient de convaincre la magistrature de son engagement en faveur d’une justice indépendante et impartiale. Dans un contexte où l’instrumentalisation de la justice ne choque plus, il lui appartient de faire la démonstration de son attachement à l’Etat de droit.