Paru aux éditions La Doxa, le recueil de poésie «Rêve mortel» est le troisième du genre de l’écrivain et journaliste gabonais Benicien Bouschedy. Présenté au public il y a peu, l’œuvre a reçu un accueil plutôt favorable, y compris auprès des critiques en herbe, à l’instar du dénommé Bounguili Le Presque Grand, qui livre à Gabonreview son «compte rendu de lecture».

Ulrich Bounguili, amateur de littérature et critique en herbe. © D.R.

 

Rêve mortel, ou la fresque de la nation à venir

C’est donc une fresque que veut peindre le Rêveur, ce personnage-poète-idéaliste-révolté. Il veut peindre une grande fresque où il n’y aurait ni complaisance ni faux-semblant. Tableau qui devrait représenter sa société dans sa triple dimension : Malinga, le Gabon, l’Afrique. L’authentique terroir natal, le pays aimé et rêvé, le riche continent.

Benicien Bouschedy, auteur de «Rêve mortel». © D.R.

Tableau qui mêle vision d’horreur, d’erreurs et donc de réalité crue. Si bien que les images en deviennent surréalistes pour celui qui n’est pas familiers de tant d’absurdités. Et cette réalité est tellement crue et cruelle que certaines images deviennent irréelles. Le langage lui-même joue à cache-cache avec la raison. Parfois abscons, parfois narratif, il ne sait lui-même ce qu’il veut traduire tellement la réalité côtoie souvent l’innommable. Mais le Rêveur essaie, il essaie et toutes ses tentatives se résument en ce verbe contenu dans cette phrase-leitmotiv «il veut peindre». Poésie volontariste, poésie de l’action, la fresque est censée représenter un individu en action, en ordre de marche et qui ne faiblit pas car: «L’énergie de la révolte ne connaît d’autres freins que la satisfaction».

En somme Benicien Bouschedy poétise la détermination dans la lutte, peu importe la forme qu’elle prend. Celle-ci ne doit pas s’essouffler et ne doit connaître de relâche tant qu’elle n’est pas conclue par la «satisfaction intégrale des revendications», ainsi que parleraient des syndicalistes gabonais.

Ce tableau assemble aussi des images des éléments en furie : terre, eau, ciel, vent, feu mettent en commun leurs efforts dévastateurs. C’est dire si toute lutte doit être en accord avec la cosmogonie, et arrimée à aux forces cosmiques. D’ailleurs, il paraît que tout combat est spirituel avant d’être physique. C’est pourquoi il veut peindre cette réalité de la lutte, en convoquant les forces de la nature appelées à se liguer contre le Léviathan et ses diverses expressions : coercition, flics aux ordres, crimes impunis, etc.

Comme Césaire, la révolte de Benicien Bouschedy s’origine dans la contemplation d’un terroir-mouroir avec lequel il veut faire corps et porter haut les souffrances. Comment y parvenir si ce n’est en inoculant la révolte. Comme Césaire, sa poésie est éruptive, elle veut déstabiliser les «assises» de ce vieux monde où les fémelins et autres changelins se passent le mot pour gouverner au mépris de toute éthique du prochain. Comme Césaire, l’auteur en appelle à un matin nouveau, ce matin au bout duquel le ciel en sort lavé de toutes les souillures au bénéfice de la lignée à venir. Et dans un élan prophétique sinon christique il clame : «Ôtez-vous de mon chemin, infidèles serviteurs, pour que je lustre le soleil qui éclairera les pas de mes héritiers.» Là où Césaire disait vouloir «ouvrir les yeux de mon fils sur un nouveau soleil».

Le rêve

Il est qualifié de «mortel» mais pas de «mort». Oui, il n’est pas mort ce rêve. Mais sa satisfaction doit nécessiter des morts sacrificielles. A l’instar d’un Poê, ou d’un Maronghè (personnages chers à Pierre Claver Akendengue), la mort n’est qu’une transition, une étape intermédiaire entre la vie et la libération définitive. Et donc le poète doit préparer le PEUPLE à mourir quand ses valeurs les plus chères sont confisquées. Chérir la Liberté c’est aimer la mort ou du moins l’intégrer parmi les aléas de la grande LUTTE. La mort, acceptée et intégrée par le Rêveur, cet amant de la Liberté, permet à ce dernier de briser les tabous qui alimentent la peur face à l’oppresseur. Car, prévient le poète, il ne faut pas croire «au certificat de liberté».

Benicien Bouschedy, auteur de «Rêve mortel». © D.R.

Le texte et ses affinités

Évidemment, ceux qui aiment et continuent d’aimer les poètes de la Négritude y trouveront ici une de ses réincarnations. Par endroits, Benicien Bouschedy pastiche, paraphrase, cite, convoque et adresse des clins d’œil à ses illustres devanciers de la diaspora nègre à la littérature nationale, les mânes tutélaires ainsi que les vivants. C’est ensemble que la victoire est plus évidente. Aussi peut-on lire : «Lors du vote des bêtes sauvages, le soleil élargit la misère dans l’intérieur de la nuit et laisse entendre le cri du crime : digression sur notre temps… le monde est dans la tourmente.»

Formulée en prose, le poème rappelle une fois de plus Césaire et il pourrait dérouter le lecteur non averti par le choix aussi de ce langage qui se dérobe dans un contexte politique où on refuse de libérer la parole. Mais le langage quant à lui se libère de ces pesanteurs, il fait des détours, détourne la syntaxe et sa logique ponctuée : libérer les corps, les esprits, c’est aussi libérer le langage.

Cette œuvre vaut le détour : pour sa richesse lexicale, pour son chant de révolte et pour son ambition politique et sociale mais surtout pour les idéaux qu’elle porte comme une lourde croix-fardeau dans un monde où les médiocraties ont orné les esprits simplets de vertes redingotes et de vêtements royaux sous la Coupole.

Reste à savoir si elle sera toujours au goût des Malinois, des Nynois ou des Koulois, ces hères de l’hinterland gabonais avec lesquels il faudra bien compter pour repeindre les façades flétries de la maison Gabon…

Auteur : Ulrich Bounguili, amateur de littérature et critique en herbe