Pour les quatre prochaines années, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) sera dirigée par la ministre rwandaise des Affaires étrangères. C’est une  banalisation des violations des droits humains et atteintes aux principes démocratiques.

Poignée de main entre Michaëlle Jean, la sortante (à g.), et Louise Mushikiwabo, le 12 octobre 2018 à Erevan. Autant dire bye bye au rêve d’une francophonie humaniste. C’est un pied de nez aux élites d’Afrique noire, notamment celles engagées dans la défense des libertés fondamentales. © François Zima/Communication Présidentielle Gabon

 

C’est un bras d’honneur aux progressistes africains. Pour conduire ses destinées, la Francophonie vient de jeter son dévolu sur la représentante d’une autocratie cocardière et arrogante. Peu importent les mises en scène diplomatiques, c’est le principal enseignement à tirer de la désignation de l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) (lire «Un tête-à-queue»). Autrement dit, tout en accordant une prime à la diplomatie de la canonnière, les pays de l’espace francophone ont fait le choix de banaliser les violations des droits humains et atteintes aux principes démocratiques. Ils ont aussi pris sur eux d’encourager le chantage émotionnel et l’instrumentalisation de blessures de l’histoire. Ils ont, tout autant, accepté de cautionner toutes les fantaisies d’ordre géopolitique.

Enterrer la Déclaration de Bamako sans fleurs ni couronnes

Au-delà des plaidoyers pro domo, c’est un pied de nez aux élites d’Afrique noire, notamment celles engagées dans la défense des libertés fondamentales. En raison de ses prises de position, nul n’imagine Louise Mushikiwabo prendre fait et cause pour la démocratie. En dépit de sa longévité au sein d’un gouvernement, on se la représente mal en héraut des droits civils et politiques. Malgré les procédures internes à l’OIF, personne ne la voit porter le combat pour l’État de droit. Les progressistes n’ont plus rien à attendre de la Francophonie. Bien au contraire, ils savent d’avance de quel côté elle penchera en cas d’atteintes aux libertés fondamentales. Sur ce point, la succession de Michaëlle Jean met fin à une partie de poker menteur longue de 16 ans.

On doit certes rappeler la faiblesse des résultats obtenus par la Francophonie sur le terrain de la gouvernance démocratique. Mais, cela ne légitime pas pour autant le choix du numéro 2 d’un régime pratiquant la torture et régulièrement accusé de s’adonner aux «exécutions extrajudiciaires» ou «crimes d’État». Soutenir cette option reviendrait à enterrer la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000. Sans fleurs ni couronnes. Si la Francophonie veut entrer en résonance avec les élites progressistes d’Afrique noire, elle doit «(faire) de l’engagement démocratique une priorité». Si elle espère faire écho aux attentes de la jeunesse, elle ne peut ne pas œuvrer à la mise en place de mécanismes garantissant le «respect scrupuleux et (…) la pleine jouissance de tous (les) droits, civils et politiques, économiques, sociaux et culturels».

Aux confins de l’ethnocentrisme

Contrairement aux insinuations du président français, les progressistes d’Afrique noire ne demandent à personne de s’ériger en «donneur de leçons». Ils ne considèrent pas non plus la France comme la détentrice d’une «vérité première». Acquis au relativisme culturel, leur conception n’en demeure pas moins objectiviste. Autrement dit, leur démarche s’inscrit dans la seule défense des valeurs et normes universelles. Demandeuse d’un enseignement mixte et de qualité, la jeunesse, elle, nourrit les ambitions de son époque. Au total, les Africains veulent plus de transparence et de responsabilité. Ils en appellent aussi à une meilleure implication de la société civile dans la vie publique. Concrètement, ils militent pour des «élections libres, fiables, transparentes», des «institutions efficaces et indépendantes» et un «fonctionnement sans entrave des partis politiques librement constitués». Ils entendent aussi «exercer leur droit de contrôle». Rien de plus ni de moins.

N’empêche, sous la pression d’Emmanuel Macron, l’OIF a fait son choix. Sourde aux remarques, elle s’est débarrassée d’un symbole d’intégration, de multiculturalisme et des luttes pour les droits des femmes. Dès à présent, chacun peut imaginer la suite : le recentrage puis le retour à un mandat obsolète, sentant bon la naphtaline. En clair, la Francophonie vient d’abjurer ses préconisations politiques. Déjà, Louise Mushikiwabo n’a pas hésité à décrire la démocratie comme une notion «pas toujours très claire ni très précise». Se disant «très fière de la gestion politique du Rwanda», elle a affirmé ne pas vouloir «comparer des systèmes». Pourtant, elle a parfaitement connaissance des rapports accablants d’Amnesty international et Human rights watch (HRW) sur la question démocratique et le non-respect des droits humains par le régime dont elle est issue. Elle doit bien se souvenir de son rôle trouble durant la manipulation constitutionnelle de 2015 ou les parodies d’élections de 2010 et 2017. Avec elle, une seule certitude : la démocratie, l’État de droit et les droits de l’homme ne feront plus partie des préoccupations de l’OIF, au nom d’un relativisme culturel aux confins de l’ethnocentrisme. Autant dire bye bye au rêve de francophonie humaniste. Senghor réveille-toi…