À travers une sorte d’exégèse du témoignage de Jean-Marc Ekoh et de divers autres matériaux et sources passés au tamis des grandes références philosophiques, le Pr Bonaventure Mve Ondo a livré, le 27 novembre à Paris, à l’occasion de l’exposition «Léon Mba : 50 ans après», ce qu’était l’amitié et quelle importance celle-ci occupait dans la praxis politique du tout premier président de la République gabonaise. L’intégralité de la riche communication du professeur de philosophie comparée à l’Université Omar Bongo (UOB).

Léon Mba. © media.nouvelobs.com

 

Bonaventure Mve Ondo, professeur de philosophie comparée à l’UOB. À droite, le 27 novembre 2017 à Paris lors de l’ouverture de l’exposition consacrée à Léon Mba. © Gabonreview

Quel est pour le philosophe l’intérêt de mettre en lumière ce que mon maitre Jean-Claude 1 Fraisse appelait « un problème perdu », à savoir la philia ou l’amitié ? Tout le monde se rappelle le célèbre mot d’Aristote que citait souvent Montaigne pour définir la politique : « O mes amis, il n’y a nul amy» (Essais, chapitre « De l’amitié »). Si la politique est devenue avant tout le lieu du conflit, celui où les intérêts s’opposent, Aristote semble regretter l’époque où il n’en était pas ainsi. Lorsque l’on revient sur la pratique politique de Léon Mba, il peut être intéressant de constater une volonté de concilier politique et lien social, autrement dit une sorte de politique de l’amitié. Or le débat politique contemporain notamment au Gabon tourne tellement autour des exigences de l’économie et de la justice que la question de l’amitié peut sembler incongrue, voire inactuelle.

Je veux pourtant, pour étayer ma thèse, partir d’un exemple qui peut être corroboré par les relations entre Léon Mba et Jean-Marc Ekoh2 d’autres, à savoir . En revisitant la vie de ce dernier, j’ai pu me rendre compte de la profondeur des liens d’amitié qui unissaient ces deux grands hommes politiques et même des hommes d’Etat de notre pays. Leur amitié était liée non seulement à l’intimité de leurs affaires privées ou interpersonnelles, mais aussi et surtout, au sens aristotélicien du terme, la conséquence de leurs échanges entre eux sur un sujet qui les préoccupait hautement, à savoir la politique et le gouvernement du pays. La question que nous souhaitons porter au débat est la suivante : et si finalement nous n’avons pas encore compris le projet de Léon Mba et de Jean-Marc Ekoh et donc à terme : et si l’amitié n’est-elle pas une des catégories à travers lesquelles il importe de repenser la politique ? Cette notion ne peut-elle nous permettre de mieux comprendre les relations entre Léon Mba et certains hommes politiques comme Jean-Marc Ekoh ? Et au-delà, parce que le propre de la pensée, c’est de s’affranchir des évidences, l’amitié ne pourrait-elle pas permettre de renouveler la conception de la politique et du lien social ? Je voudrais partir de l’analyse des relations entre Léon Mba et Jean-Marc Ekoh. Il est vrai que l’on a présenté jusqu’ici Jean-Marc Ekoh comme l’un des opposants les plus irréductibles à la politique du Président Léon Mba. En effet n’a-t-il pas été le bras droit de Jean-Hilaire Aubame, le leader de l’UDSG ? N’a-t-il pas participé à l’éphémère gouvernement du coup d’Etat de 1964 perpétré par les militaires et dont l’objectif était de sortir Léon Mba du pouvoir ? Or, même si les faits sont exacts, cette affirmation a cependant besoin d’être nuancée tant il est important de bien prendre en compte le contexte de l’époque et surtout la réalité de leurs relations.

Les débuts de l’amitié

Jean-Marc Ekoh rencontre Léon Mba la première fois à Libreville au cours de l’année 1947. Léon Mba, qui était rentré à Libreville un an plus tôt, est alors auréolé du prestige de celui qui s’est le premier opposé aux colons et qui vient d’effectuer un séjour de plus de 15 ans en Oubangui-Chari après avoir été condamné par la justice française. Il incarne alors pour ses amis la figure du résistant et du leader intellectuel qui ne se laisse pas conter. Sur l’échiquier politique d’alors, c’est à Jean-Hilaire Aubame que vont les préférences de l’administration coloniale et de l’Église catholique dont il faut se souvenir, d’ailleurs, qu’ils ont été, durant la 2e guerre mondiale, les suppôts du pétainisme au Gabon. Et c’est tout naturellement que le jeune Jean-Marc Ekoh, moniteur de l’enseignement protestant qui vient de prendre ses fonctions à l’école de Baraka, va tout faire pour rencontrer Léon Mba.

Dès le départ, son rapport avec Léon Mba est complexe car beaucoup de choses les opposent : la différence d’âge, leurs régions d’origine et même leurs religions. Jean-Marc Ekoh est tout d’abord séduit par ce que représente Léon Mba. Ce dernier n’est-il pas alors le leader moderniste du Comité Mixte Gabonais, c’est-à-dire le rassembleur de tous les Gabonais qui se sentaient oubliés ou bafoués par le pouvoir colonial et ses représentants et en même temps le premier défenseur de la communauté fang, lui qui vient de participer et d’être adoubé par le fameux Congrès de Mitzic ? Dans le même temps, Jean-Marc Ekoh est troublé par les rumeurs qui courent sur Léon Mba. Ne dit-on pas de lui qu’il est communiste en ce qu’il se présente comme affilié au RDA, le parti de Félix Houphouët-Boigny, donc un anticolonialiste, mais aussi un franc-maçon et un adepte du Bwiti, cette secte dont les membres sont considérés alors comme des anthropophages ? Jean-Marc Ekoh se doute bien qu’il s’agit là de rumeurs habilement distillées par les adversaires de Léon Mba, à savoir par l’administration coloniale et par l’Église catholique. D’ailleurs, dans le même temps, il est aussi attiré par Jean-Hilaire Aubame. Mais c’est d’abord vers Léon Mba qu’il va se tourner. Non pas comme militant politique, mais comme élève et disciple. Il est en effet impressionné par sa simplicité, son ouverture et son engagement. C’est ainsi que très rapidement il est invité à la table du Vieux. Dès ce moment naît entre eux un véritable sentiment d’amitié, voire une sorte de relation père-fils.

Voici d’ailleurs ce qu’en dit Jean Marc Ekoh lui-même :

« Depuis son retour d’exil en l’Oubangui Chari, Léon Mba était très actif. Il partait de sa maison de Mont Bouët à pied jusqu’au centre-ville où il travaillait comme comptable à la maison de commerce anglaise John Holt et parlait à tout le monde. Et là il trouvait toujours le moyen de nous réunir. ».

« Tous les samedis (…), Léon Mba donnait un cours d’économie politique sous la véranda de sa petite case de ce qui deviendra le carrefour Léon Mba. Il était polygame. Mais on ne connaissait que Pauline, sa première femme qui était d’Akok, et la femme qu’il avait ramenée d’Oubangui-Chari. La tradition fang ne reconnaît que la première femme, l’Ekoma. C’est elle qui servait les invités. D’ailleurs pour honorer sa femme, Léon Mba donnera son prénom Pauline à sa fille aînée, qui m’a laissé deux lampes en souvenir avant de mourir ».

« Par la suite, le cours d’économie politique se déroulera dans le quartier actuel des Chambrier (l’actuelle Montagne Sainte) dans une case en bois qui existe encore aujourd’hui chez un homme que l’on appelait Majordome. C’est chez lui aussi que se tenaient les réunions du Comité Mixte Gabonais » (entretiens de 2013).

Ce qui l’impressionnait aussi chez Léon Mba, c’est la synthèse que ce dernier avait su opérer dans sa manière d’être et de vivre. D’ethnie fang comme lui, Léon Mba n’incarnait-il pas aussi le vieux sage mpongouè, ethnie dont il maniait si habilement la langue qu’il en était devenu l’un de ses « onéro »3 ? Fang de Libreville, n’était-il pas celui qui avait su fédérer la diversité des Fangs lors du congrès de Mitzic ? N’était-il pas aussi celui qui avait su s’allier avec le grand leader Paul Indjendjè Gondjout, le fondateur du Bloc Démocratique Gabonais ? N’était-il pas enfin celui qui incarnait, par son initiation au Bwiti et l’affirmation de sa foi chrétienne, l’identité syncrétique du gabonais moderne ?

Mais malgré cette amitié qu’il a réalisée avec Léon Mba, c’est finalement et peut-être même à cause de celle-ci que Jean-Marc Ekoh va rejoindre le parti de Jean-Hilaire Aubame. Voilà ce qu’il en dit :

« Je ne rentre pas à l’UDSG avant qu’Aubame ne revienne au Gabon. Il se trouve que nos pays évoluent vers la représentation de l’Afrique au Parlement français. Après l’élection de Tchikaya à l’Assemblée Constitutive qui n’a duré que peu de temps, il a fallu repasser aux élections. Aubame est battu par Tchikaya parce que tous les Miènè étaient contre lui alors qu’il était le maire de Poto-Poto.

C’est au cours de ces nouvelles élections qu’Aubame est élu au Palais-Bourbon. Il crée alors l’UDSG, l’Union Démocratique et Sociale Gabonaise. On ne pouvait pas dire à l’époque socialiste car ce concept était assimilé au communisme. Dans le même temps, j’allais suivre les cours d’économie politique de Léon Mba à son domicile. On fréquentait Aubame parce qu’il était aimé du peuple et gagnait toutes les élections. J’ai adhéré à l’UDSG par conviction et parce que c’était le parti le plus populaire. Mais cela ne m’empêchait pas d’aller chez Léon Mba. Les réunions se tenaient chez Simost Michel, autrement dit Sima Enzeme ».

Jean-Marc Ekoh devient donc membre de l’UDSG sous l’instigation d’ailleurs d’un de ses parents qui était alors secrétaire d’administration à Bitam, un certain Mengô qui, interpellé lors d’un meeting politique à Bitam avant son départ en stage à l’Ecole coloniale à Paris, a appelé toute la population de cette ville à se placer derrière Jean-Marc Ekoh, « un jeune moniteur en poste à Baraka » pour qui il a de l’admiration. Mengô est alors un membre influent de l’UDSG. Il faut savoir à l’époque que Jean-Hilaire Aubame était le leader incontesté dans tout le Gabon septentrional, appuyé qu’il était par l’administration coloniale et les églises. Et pour Ekoh, cet engagement, il ne le percevra jamais comme une volonté de   s’opposer à son ami Léon Mba, ni comme une posture idéologique, mais plutôt dans le but de mieux gérer le pays, mais aussi de s’inscrire dans le sens voulu par la majorité des populations du Woleu-Ntem. Car pour lui, faire de la politique, ce ne sera pas pour diviser les populations, mais avant tout chercher à les unir.

C’est cette conviction qui permet de comprendre les raisons pour lesquelles Jean-Marc Ekoh avalisera par la suite non seulement et d’une certaine manière ce qu’il considère comme le premier coup d’Etat institutionnel, à savoir l’élection à l’Assemblée territoriale de Léon Mba en 1957, mais aussi la manière dont ce dernier gèrera la première crise politique constitutionnelle de novembre 1960 et qui aboutira à la mise en place en février 1961 du gouvernement d’union nationale.

C’est aussi avec la même conviction qu’il va intervenir lors du coup d’Etat de 1964, non pas pour attiser les haines et les violences, mais pour qu’aucun préjudice ne soit commis contre la personne de Léon Mba et contre les populations. C’est d’ailleurs ce que retiendront les juges lors du procès de Lambaréné à l’issue duquel il sera simplement condamné à 10 ans d’indignité nationale, une peine visiblement concoctée à ce moment-là et qui lui permet de rentrer libre chez lui. Il reprendra d’ailleurs très vite ses activités politiques puisqu’il sera nommé dès 1966 Commissaire général adjoint au Plan et avant de revenir en 1967 comme Ministre d’Etat dans le premier gouvernement du Président Omar Bongo.

Tout cela n’a été possible que parce que Léon Mba et lui avaient fait de l’amitié la pierre angulaire de leur pensée politique. L’amitié qui les unissait ne reposait pas simplement sur leurs simples relations personnelles. Elle était plus que cela. Ils la considéraient comme la condition fondamentale du bien commun et du vivre ensemble dans la cité.

Une politique de l’amitié

Dans un de ses plus beaux livres et dont le titre est : Politiques de l’amitié4, Jacques Derrida a longuement commenté, le célèbre mot d’Aristote : « O mes amis, il n’y a pas d’ami ». Après s’être livré, pendant plus d’une centaine de pages, à une minutieuse étude philologique et sémantique, il insinue que le legs d’Aristote mourant à ses amis, dit-il, « appelle une science nouvelle », une conception du « politique à venir ». Selon lui, qu’il s’agisse de la version canonique ou performative de cette formule d’Aristote, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’ami au sens premier de l’expression, ou de la version constative ou de repli qui établit que celui qui a beaucoup d’amis n’en a finalement aucun, l’accent porte non sur l’amitié elle-même, mais plutôt sur l’ami dont on déplore l’absence. Autrement dit, dire « O mes amis, il n’y a pas d’ami », c’est plutôt le rappel discret et stimulant d’un passé d’amitié et aussi l’espoir vivant de sa résurgence dans une démocratie qui se laisse alors à peine entrevoir.

L’amitié entre Léon Mba et Jean-Marc Ekoh s’est nouée dans le dialogue et a sûrement été constitutive de la manière dont se déroulait le débat politique à l’époque. Léon Mba et Jean-Marc Ekoh reconnaissaient d’ailleurs tous les deux que c’est d’abord avec ses amis qu’il est possible et même naturel de ne pas être d’accord, l’essentiel étant, malgré les divergences, d’être toujours capable de préserver l’unité politique. L’amitié politique n’était donc pas pour eux une amitié pour un ami déterminé, mais une sorte de sentiment supérieur de fraternité ou la marque d’un état d’esprit qui se situe au-delà des contingences. C’est ce que l’on pourrait appeler une forme générique de l’amitié, c’est-à-dire celle qui permet de préserver ou mieux de susciter la possibilité d’un désaccord, c’est-à-dire la diversité d’opinions, mais sans que cela nuise à la vie de la Cité. N’est-ce pas cela d’ailleurs qui a inspiré le célèbre slogan initié par Léon Mba : « Gabon d’abord » ? Ne s’agissait-il pas là véritablement de l’acte politique majeur qui permettait de refonder le lien social en dépassant toutes les oppositions et tous les intérêts partisans ? Car, pour lui et ses amis, avant toute société organisée, avant même toute politique, avant tout gouvernement déterminé, se tenait le sentiment d’amitié qui était caractérisé par un engagement sans faille pour le Gabon. Et c’est lui qui fonde, malgré la courbure hétéronomique et dissymétrique de l’espace social dans laquelle nous sommes pris, les uns et les autres, une sorte de cadre premier d’action. Ainsi avant toute politique, il y a le lien social sans lequel rien n’est possible.

C’est peut-être dans cet horizon que se situe le testament politique de Léon Mba, dans cette volonté de renouveler notre conception de la politique et du lien social. S’est-il inspiré de Jean-Jacques Rousseau qui voyait dans l’amitié une vertu essentielle à la reconnaissance des semblables et donc une capacité à recréer un espace de discours nouveau ? Ne peut-on pas aujourd’hui penser que Léon Mba, pour refonder la nation gabonaise face aux crises qui la minaient à l’époque aussi, avait considéré le principe d’union qui est premier dans la devise nationale « Union, Travail, Justice » comme la conséquence du principe d’amitié ? La raison de cette démarche est simple : pas de nation sans union préalable, c’est-à-dire sans amitié, sans l’amitié qui rassemble au-delà des différences. Pour Léon Mba, l’union, comme son autre slogan « Gabon d’abord », n’est pas un projet, elle est, comme l’amitié, déjà là. Car c’est l’amitié qui permet de recréer entre les hommes des liens, une diversité d’opinions, une socialité plurielle et toujours incertaine5 et dont La Boétie disait qu’elle est aussi, pour toutes ces raisons, le seul phénomène capable de nous sortir de l’état de servitude volontaire, de faire s’effondrer toute forme de tyrannie et de bâtir ensemble l’avenir.

Bonaventure MVE ONDO

Professeur à l’Université Omar Bongo

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1 – Jean-Claude Fraisse, Philia. La notion d’amitié dans la philosophie antique, Essai sur un problème perdu et retrouvé, Librairie philosophie J. Vrin, Paris, 1984.

2 – Pour les relations entre Léon M ba et Jean-Marc Ekoh, je renvoie à mon livre : Un homme debout : Jean-Marc Ekoh, publié aux éditions Alfabarre, Paris, 2017 et aux précieux témoignages oraux que ce dernier a bien voulu me confier.

3 – C’est aussi le titre affectueux que la communauté mpongouè va lui attribuer.

4 – Plus particulièrement dans les 5 premiers chapitres de son livre publié aux Editions Galilée, Paris, 1994, pp. 17-157.

5 – Maurice Blanchot avait lui préféré penser l’amitié comme ce qui se tient au-delà de toutes les déterminations. Pour lui, « l’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport. Ici, la discrétion n’est pas dans le simple refus de faire état de confidences (comme cela serait grossier, même d’y songer), mais elle est l’intervalle, le pur intervalle qui, de moi à cet autrui qu’est un ami, mesure tout ce qu’il y a entre nous, l’interruption d’être qui ne m’autorise jamais à disposer de lui, ni de mon savoir de lui (fût-ce pour le louer) et qui, loin d’empêcher toute communication, nous rapporte l’un à l’autre dans la différence et parfois le silence de la parole ». In L’Amitié, Gallimard, 1971, pp. 328-329.