Persona non grata au Gabon depuis une décennie, Vincent Hugeux garde cependant un œil sur le pays. Grand reporter au quotidien L’Express, le journaliste français est intervenu au Journal Afrique sur TV5MONDE du 2 octobre, où il est revenu sur les enjeux des élections législatives.

Vincent Hugeux sur le plateau du journal de Journal Afrique sur TV5MONDE, du 2 octobre 2018. © Capture d’écran / facebook.com/JTAfrique

 

TV5MONDE : Pourquoi l’organisation de ces élections intervient-elle deux ans après la présidentielle ?

Vincent Hugeux : Au-delà de tous les alibis ou les arguments techniques et juridiques, il y a avait en réalité la nécessité que se dissipe la brume délétère de cette présidentielle de l’été 2016 ; qui restera dans les annales électorales de l’Afrique comme l’une des mascarades les plus grossières qui fût, avec un score absolument fantastique dans le fief du clan Bongo, le Haut-Ogooué. Il fallait aussi que le Parti démocratique gabonais qui règne sur une chambre introuvable, la chambre sortante de l’Assemblée nationale, panse ses propres plaies parce qu’il est encore travaillé, d’une certaine manière, par des dissensions, les ambitions rivales, etc. Ali Bongo avait besoin de remettre un tout petit peu de l’ordre dans la boutique. Enfin le dernier élément, la stratégie du pouvoir étant celle de l’usure de son opposition, il fallait faire en sorte que le temps fasse son œuvre et finisse par creuser les failles dans ce qui apparaissait au lendemain de ce scrutin mémorable, comme un bloc du non.

Candidat malheureux de la présidentielle de 2016, Jean Ping est-il encore le leader de l’opposition gabonaise ?

Il l’est de moins en moins parce qu’il est de toute façon de plus en plus isolé, c’est mécanique. Lui, il est arcbouté sur ce qu’il considère comme sa légitimité élective. Mais à ceci près que ceux qui étaient autour de lui, on a vu leurs rangs s’éclaircir. Je prends un exemple très simple, vous avez une mouvance appelé Rassemblement héritage et modernité d’Alexandre Barro Chambrier. L’un de ses anciens lieutenants a accepté le portefeuille de l’Habitat qui lui a été proposé par Ali Bongo et les siens. Et vous voyez comment s’effrite ce bloc avec beaucoup d’acteurs qui considèrent que la politique du boycott, de la chaise vide, les mène à l’assèchement de leur base électorale ; et, ceux qui sont attirés par les prébendes et les rentes de situation que leur offre le pouvoir. C’est une vieille technique qui fonctionne encore.

L’enjeu des législatives est-il la bataille du leadership de l’opposition ?

C’est l’un des enjeux, mais c’est aussi de valider ce qui a été la stratégie d’Ali Bongo depuis le début : celle de l’usure. Il a mené une guérilla d’usure face à cette opposition, ce qui est couronné de succès. Mais vous savez, il y a effectivement aujourd’hui une sorte de galaxie d’opposition avec différents partis, et dont certains vont peut-être avoir une petite existence avec quelques sièges dans le parlement de demain.

Quelles sont les réformes prévues si Ali Bongo obtient la majorité à ces élections législatives ?

En 2011, le taux de participation officiel n’excédait pas 35%. Ce qui est vrai, ce que si Ali Bongo tient beaucoup à ce rendez-vous, c’est qu’au lendemain de ces élections, le succès du PDG ne fait pas grand doute. Eh bien, il va tenter de rebattre les cartes. Et ce qui est anticipé par les analystes gabonais eux-mêmes, c’est par exemple un remaniement gouvernemental mais avec un cabinet resserré, à la tête duquel il ne serait pas surprenant de retrouver une femme. Certains noms commencent d’ailleurs à circuler à l’instar de Madeleine Berre, la ministre chargée des Partenariat publics-privés… Il faut aussi pour Ali Bongo, s’allier les bonnes grâces du FMI. Et donc il va surement lancer une sorte de campagne, une purge d’austérité…

Les fonctionnaires seront-ils concernés ?

D’abord, les fonctionnaires aimeraient être payés, puisque beaucoup attendent leur traitement depuis juillet-août. Et pour certains, dans une situation bien pire, n’ont pas vu leurs salaires versés depuis un an. Mais il (Ali Bongo, ndlr) va très vraisemblablement resserrer les boulons de ce côté-là. Il va y avoir un effort qui va sans doute être lancé sur l’assainissement des finances publiques, la nécessité pour l’Etat d’être un peu plus sobre dans ses dépenses. Je crois qu’Ali Bongo a conscience qu’il fait face aussi à une crise sociale aigüe, avec des mouvements de grèves récurrents ; et qu’il ne peut pas continuer sur cette lancée.

Retranscription : Stevie Mounombou