Avec la politique de l’«Émergence», le Gabon s’est engagé dans la voie de la mondialisation, du modernisme, essentiellement financier, et de la croissance économique fulgurante. Une petite musique plaisante aux oreilles de ceux qui se morfondent dans un contexte de vie très éloigné des modèles médiatiques et fantasmés, mais un risque énorme pour un pays qui ne dispose certainement pas des compétences pour rivaliser avec les grands prédateurs internationaux.

Les moulins de Don Quichotte - Huile sur toile © Denis Gingras 2007

Si le développement semble une nécessité pour améliorer la condition de vie d’une population africaine, il n’est pas certain que le modèle choisi par le Gabon soit le plus court chemin vers l’abondance. Dans un XXIe siècle dominé par le libéralisme financier et le libre échange dérégulé, la forêt gabonaise et ses quelques autochtones ne pèsent pas bien lourd dans la bataille économique que se livrent les grandes économies mondiales.

Le monde de 2012 n’est plus celui des années 60. Les principes d’égalité, de respect des droits humains et de fraternité sont devenus des slogans marketing destinés à masquer la réalité, un «univers impitoyable» initié dans les années 80, où gagne le plus violent et le plus fort. Un monde où la «loi de la jungle» est redevenue la norme sous des aspects civilisés.

Face à ces réalités, le Gabon qui vit de sa rente pétrolière depuis plus de 40 ans n’est pas armé pour affronter le marché mondial.

La cupidité est devenue la règle

L’argent est devenu la mesure de toute chose. La valeur des individus se mesure à leur réussite financière. L’avidité a certes toujours existé mais désormais elle est générale, et même les adolescents avec leur culte des marques y succombent ! Ce n’est pas la société de consommation, mais la société de la consommation ostentatoire. L’évolution du système donne raison aux prophéties les plus sombres de Karl Marx. La hiérarchie des salaires dans les grandes entreprises est passée de 1 à 300 alors qu’elle n’était que de 1 à 20 il y a à peine quatre décennies sans que personne n’y trouve rien à redire. Et sur cette échelle dévoyée des valeurs, il n’est pas étonnant que les footballeurs surpayés et les gagnants de la super cagnotte au tiercé deviennent de véritables héros. Le problème de la cupidité, c’est qu’elle donne le primat au court terme : on veut de l’argent tout de suite et le dépenser tout aussi vite.

Le Gabon ne déroge pas à cette règle. Les écarts de richesses y sont indécents mais le plus pauvre des Makaya du quartier ne raisonne qu’à coup de millions de francs CFA. Parler de centaines de millions ne déroute personne, pire encore, chacun est convaincu qu’il en disposera sous peu. Certaines conversations dans les maquis les plus miteux semblent surréalistes. On y conçoit des projets grandioses, on parle de lever des fonds pour les idées les plus insensées et le moindre refus de la banque, d’un parent ou d’un investisseur entrevu se transforme en rancœur paranoïaque.

Le même phénomène régit les raisonnements de bien des dirigeants, qu’ils soient politiques ou économiques. Une idée est considérée comme incontournable par le reste du monde du moment qu’elle a un semblant de réalisme. Rien n’est étudié, fouillé, débattu. Tout est jeté à l’état brut, parfois même sans la moindre trace écrite. Une attitude infantile ou ce qui «pourrait» être vrai doit être considéré comme acquis. Une idée, fut-elle banale, doit payer. Elle doit immédiatement enrichir celui dans le cerveau duquel elle a germé, avant même qu’il ait songé aux conditions de sa réalisation. Dans un monde où le travail ne vaut plus grand chose, où les entreprises n’hésitent pas un dixième de seconde à supprimer des emplois pour gagner un pourcentage même infime de rentabilité, l’intellectualisme redevient la valeur suprême, celle qui doit rendre immensément riche celui qui l’utilisera. Sauf que cela ne fonctionne que dans les films et que les déboires sont patents. Il ne suffit pas d’aller serrer les mains des chefs d’États pour les convaincre de couvrir d’or ou de béton le Gabon. Il ne suffit pas de prôner un développement durable mais accéléré, une équation encore irrésolue, pour que le gotha de la finance adhère. Sans un travail de fond solide et nécessairement laborieux, les meilleures idées ne restent que des chimères.

La puissance incontournable du lobbying

Le lobbying qui organise la défense des intérêts des sociétés et de leurs actionnaires au détriment de l’intérêt général est une plaie de l’économie. S’il se déploie aux États-Unis comme nulle part ailleurs, le lobbying n’en est pas moins très actif ailleurs dans le monde, même s’il emprunte des voies plus subtiles. Les dirigeants des grandes entreprises ont un accès au pouvoir qui est très fort et l’interpénétration entre le ministère des Finances et les directions des grandes banques est quasiment totale. Les mesures ne se prennent plus dans le sens de l’intérêt général mais au bénéfice de la préservation des intérêts financiers. Un problème inconstestable au Gabon, mais qui existe partout puisque les dirigeants des autorités monétaires ont, de par leur parcours, des accointances certaines avec les milieux financiers.

Quelle influence les plus hauts dirigeants gabonais ont-ils dans cette aristocratie financière internationale ? Aucune. Nos banques les plus solides sont les vassales des banques européennes. Nos ministres parviennent parfois à prendre la parole à l’échelle internationale, mais c’est à condition de ne pas s’offusquer des sourires entendus et d’une méprisante indifférence. Leur incompétence à ce niveau, réelle ou arbitrairement établie, est une constante à laquelle ils ne peuvent échapper. On les écoute vaguement, par politesse, sans chercher à les entendre, juste ce qu’il faut pour pouvoir continuer à prétendre à des marchés lucratifs sur leur territoire. Ce n’est plus le racisme des années 60, c’est le mépris des pauvres des années 2 000.

La récente attaque contre l’huile de palme par les lobbies agricoles français en est un exemple flagrant. De simples entrepreneurs de l’agroalimentaire ont plus de poids auprès des députés français et européens que les ministres des pays les plus puissants d’Afrique dans ce secteur, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria… et le Gabon ne peut que se contenter d’essayer de suivre.

Le racket de la surpromesse

Autre plaie du capitalisme, la surpromesse qui confine souvent à la tromperie et au mensonge. Le propre de la surpromesse est d’exagérer les bienfaits d’un produit pour le vendre plus cher et d’en minimiser les méfaits. Comme la rente, la surpromesse prélève indûment de la ressource dans le système. Le contraire de la démarche “low cost” qui elle restitue de la ressource aux ménages. Cette explosion de la surpromesse dans l’économie, dans l’industrie pharmaceutique avec les médicaments inutiles, soignant parfois des maladies imaginaires ( la suractivité infantile par exemple) ou au rsique exagéré (la grippe H1N1),  dans l’agroalimentaire à l’origine de l’obésité créant en même temps des produits anti-obésité avec les «alicaments» et les gammes «light», s’est largement répandue dans le monde de la finance et de la politique. On y vend des solutions miracles censées régler sans trop de travail les dysfonctionnements qui minent les pays du sud. Des rapports économiques hors de prix, des forums internationaux aux conclusions bêtifiantes, des annonces de gains improbables…

La classe dirigeante gabonaise y est d’autant plus sensible qu’elle semble enfin prise au sérieux par ceux qui s’affichent comme les gourous de la finance, de l’économie ou du développement. L’argent englouti par ces véritables escrocs internationaux, des entreprises de conseil disposant d’un marketing efficace, certes, mais dont les résultats sont introuvables et immensurables, ne l’est pas dans le développement de proximité, celui qui soulage les populations et permet de construire les bases solides et durables d’une autosuffisance alimentaire ou industrielle.

Le pillage de l’externalité

L’absence de prise en compte de l’externalité, c’est-à-dire des conséquences négatives d’une activité sur l’environnement proche ou lointain, est un vol social. Quand une banque prend un risque et que c’est la collectivité qui prend en charge les pertes au nom du “too big too fail”, on est dans la logique de privatisation des profits et de socialisation des pertes. Idem dans le domaine alimentaire où, par exemple, les producteurs de boissons sucrées font des profits extraordinaires alors qu’elles contribuent à l’épidémie d’obésité qui coûte cher ensuite à la collectivité. Face à ces situations, il faudrait généraliser l’application du principe «pollueur-payeur». Ce serait de l’intérêt même des entreprises de contribuer à réparer les effets négatifs de leur activité, cette démarche positive pouvant même s’avérer profitable en ouvrant de nouveaux débouchés. Mais la logique de la cupidité, de l’argent immédiat, associée au lobbying permanent auprès de politiciens, eux-mêmes parfois directement intéressés aux bénéfices de l’entreprise, renvoie à un futur lointain la gestion des dégâts collatéraux.

Sous couvert de développer l’économie à marche forcée, le pays s’appauvri, gaspille ses richesse et ses compétences et prépare un futur catastrophique à ses enfants.

Le mirage de la mondialisation

Difficile de croire que nos dirigeants espèrent faire le poids face au capitalisme sauvage que pratique la Chine. Ce pays continent a bien compris ce qu’il pouvait retirer de la mondialisation en rendant difficiles, par toutes sortes d’obstacles, les importations, à l’exception des matières premières brutes et des produits de luxe, et se constituant un avantage compétitif asymétrique via la sous-évaluation du yuan pour doper ses exportations. Résultat : une aspiration des emplois du monde entier par la Chine à hauteur des excédents commerciaux chinois. Et aujourd’hui forts de leur «trésor de guerre», les Chinois font leur marché pour racheter les entreprises.

Le Gabon ne produit plus rien, pas même son petit artisanat, les sculptures en bois ou en pierre viennent de Chine. Les cadeaux d’entreprise, les tentes, les parasols, les tee-shirts, tout ce qui faisait vivre des milliers de gabonais est aujourd’hui acheté en Chine parce que 2 ou 3 fois moins cher. Le sel même est moins cher arrivant de Chine par bateau que récolté sur place. Si des efforts sont faits pour protéger la transformation du bois, que représentent-ils face à la puissance économique chinoise. Ces derniers sont-ils même tenus d’appliquer la loi ?

Sous couvert de mise en place de règles communes, la mondialisation a enrichi les plus forts et ruiné les plus petits. Et c’est dans cette bataille de don Quichotte que les dirigeants du Gabon espèrent récolter les fruits de la croissance. Quel est leur poids face à ces Goliath de la finance ? Que valent les 1,5 millions de gabonais, anesthésiés par 40 ans de rente facile, face à 1,5 milliards de Chinois affamés et autant d’Indiens conquérants ? A part espérer récolter les miettes négligemment jetées aux manants, que peut-on attendre d’une telle confrontation ?

La vampirisation de la finance

L’un des problèmes principaux auquel se heurte le Gabon est qu’il n’essaie pas de trouver des solutions à la crise économique et sociale mais qu’il tente de protéger ses nantis des conséquences de la crise mondiale. Ceux-ci finissent par jouer un rôle parasitaire. Si on veut trouver des solutions à la crise, il faut réfléchir aux problèmes de l’économie réelle, de l’industrie et des services. Or depuis 2009 on ne cherche pas à développer l’économie mais uniquement à préserver les banques, les assurances, à proposer nos biens à des investisseurs avant tout financiers. Les seuls pays qui ne voient pas tout à travers le prisme de la finance et des flux d’argent, mais qui s’intéressent en priorité à leur économie réelle, sont la Chine et les pays émergents comme le Brésil, la Turquie, l’Argentine. Ces pays ne confondent pas l’intérêt général et l’intérêt des financiers. Ils ne cherchent pas à sauver ces derniers au détriment de leur économie et de leur population. Ils prennent en compte la valeur des hommes et du travail, des entreprises aussi petites soit-elles et les aident à croître, à se développer, à réduire le chômage pour enrichir le pays.

Les perspectives nous ramènent aux fondamentaux : l’énergie, l’eau et la nourriture. Or même sur ces trois points, la direction prise ne semble pas aller dans la bonne direction, comme on le voit avec la flambée des prix alimentaires. Personne visiblement à la tête de notre pays n’a pris conscience de l’ampleur des problèmes. Tous se plient aux règles internationales présentées comme la voie royale vers le développement et le bien-être. Mais qui peut croire que ces organisations technocratiques que sont la Banque mondiale, le FMI, l’OMC et même l’ONU, ont la volonté d’enrichir les pays pauvres au détriment des pays riches qui les financent ?  Dans ce jeu de dupe, où compte se placer le Gabon, lui qui ne dispose comme argument que de sa forêt pour sauver le monde de l’apocalypse climatique et de ses matières premières aux ressources limitées ? Comment fera-t-il pour échapper aux pièges que ne manqueront pas de lui tendre les prédateurs de la finance et du trading ? Nous avons tout au Gabon, mais tout en tout petit et nous ne savons pas encore faire par nous-mêmes.