L’irruption de la société civile, ou tout du moins de mouvements se réclamant d’elle, dans la vie politique gabonaise n’est pas un hasard. C’est une tendance forte dans le monde, appuyée et même incitée par la plupart de grandes organisation internationales. Active au travers d’un discours prônant démocratie, transparence et développement durable, elle s’installe à une place qui ne lui était pas dévolue auparavant : la politique.

Cheval de troie reconstitué pour les besoins du film éponyme - © D.R.

La Banque mondiale a adopté une définition de la société civile : «Elle désigne le large éventail d’organisations non gouvernementales et à but non lucratif qui animent la vie publique et défendent les intérêts et les valeurs de leurs membres ou autres, basés sur des considérations d’ordre éthique, culturel, politique, scientifique, religieux ou philanthropique.» Le terme organisations de la société civile (OSC) fait donc référence à un vaste éventail d’organisations : groupements communautaires, organisations non gouvernementales (ONG), syndicats ouvriers ou patronaux, organisations de populations autochtones, organisations caritatives, organismes confessionnels, associations professionnelles et fondations privées. Leur récente légitimité, octroyée par des organisations, qui sont tout sauf démocratiques, comme la Banque mondiale, le FMI, la commission Européenne ou les Nations Unie incite à mettre en avant les ambiguïtés de la notion et de la réalité qu’elles recouvrent.

Le mythe d’une société civile informelle, diverse et spontanée est peu crédible. Le déploiement de la notion de société civile au Gabon marque, depuis les années 90, l’émergence d’un nouveau groupe relativement homogène, soutenu par des intellectuels et des journalistes, sociologiquement uniforme, majoritairement constitué de diplômés de l’enseignement supérieur, s’organisant autour d’un paradigme commun. La société civile s’unit notamment autour d’un discours de moralisation de la vie publique, revendiquant un nouveau concept de l’autorité fondé sur les exigences de transparence, de modernité, de démocratie, et de citoyenneté. Celle-ci apparaît comme un espace extrêmement structuré par des valeurs, par des positions et par une idéologie dominante.

Son développement, la diffusion de ses idées et l’importance qu’elle acquiert dans les années qui suivent n’est pas, non plus, fortuit. La primauté de la société civile actuelle est le produit d’organisations supranationales composées de technocrates, défenseurs d’un ultralibéralisme mondial. Après avoir définitivement décrédibilisé, jusqu’en son sein, la classe politique avec sa faillite programmée et entretenue par les programmes d’ajustement structurels, l’idée de promouvoir une «société civile» est devenue de plus en plus populaire dans les hautes sphères de la gouvernance mondiale. On l’a particulièrement appliquée au développement du Sud : susciter des associations indépendantes dans des États inefficaces, faibles et souvent corrompus, mais aussi d’anciennes structures traditionnelles, voilà qui semblait une voie prometteuse pour rendre enfin efficace l’aide au développement. Au développement, surtout, des grandes multinationales, des investisseurs internationaux et au profit des créanciers de ces États, en général lourdement endettés.

Pour ce faire, on a prêté toutes les vertus libérales à la société civile : c’est un contre-pouvoir qui contrôle les excès de l’État ; elle est diverse et se dit représentative, contrairement aux gouvernants et élus qui tendent à se recruter dans les mêmes milieux et à partager la même vision ; elle permet l’émergence de nouvelles élites, particulièrement dans les pays en voie de développement ; elle surveille et dénonce les dérives autoritaires, les scandales, les risques écologiques ; elle apaise le débat et incite les citoyens à participer à la vie publique, leur rendant confiance dans la démocratie.

Un pouvoir décisionnel par dessus le pouvoir politique

Beaucoup ne voient que des avantages à l’émergence de la société civile, y compris celui d’abolir les rapports de conflit et de domination sur lesquels insistait tant la pensée marxiste, prépondérante chez les universitaires jusque dans les années 80. La société civile produit des concepts qui s’imposent à la classe politique et au monde économique : gouvernance d’entreprise, principe de précaution, ingérence, développement durable, exception culturelle, droits aux soins et aux médicaments. Ces notions deviennent des revendications, des principes dont on se réclame et dont on réclame l’application.

Au Gabon comme ailleurs, la société civile devient «évaluatrice» : chartes, codes, déclarations, «best practises», notation, certification… Autant de domaines où la production des critères du vrai et du juste ou, inversement, du danger et du condamnable est cruciale. Mais ces notions fondamentales pour le fonctionnement de la société ne sont en rien objectives. Elles sont, la plupart du temps, l’expression d’un petit groupe convaincu de détenir la vérité et qui entend l’imposer aux autres. Car la société civile est aussi source d’expertise, jouant le rôle des vigies chargées de détecter des périls actuels ou futurs, rôle qui les amène parfois à établir l’agenda de l’action internationale. «Décider de ce qui fera débat et de ce qui disparaîtra dans la spirale du silence médiatique est une forme cruciale de pouvoir» (François-Bernard Huyghe, directeur de l’Observatoire géostratégique de l’information).

Le pouvoir de l’argent

Pour savoir qui gouverne un pays, il est utile de savoir qui paie qui et dans quel but véritable. Or, la plupart des composantes de la société civile sont pauvre et peu efficaces. Celles qui sortent du lot disposent nécessairement de moyens financiers conséquents. Leurs donateurs ne sont pas de simples particuliers : ce sont des organismes internationaux, de grands fonds de pension, des multinationales… et dans tous les cas de figure, des entité puissantes qui ne font rien contre leurs intérêts. Les ONG, en particulier, savent qu’elles ne doivent pas nuire à leurs sponsors si elles entendent continuer à disposer de financements.

Bien évidemment, l’État est plutôt réticent pour promouvoir le développement et l’autonomie des organisations de la société civile. D’abord parce que la dépendance financière, et même idéologique, vis-à-vis des partenaires extérieurs de la plupart OSC ayant une certaine envergure inquiète le gouvernement. Ensuite parce qu’il ne voit pas d’un bon œil d’être dépossédé de ses prérogatives par des intérêts privés.

L’Union Européenne définit ainsi qui est éligible à ses subventions : «Les Acteurs Non-Étatiques (dont les organisations de la société civile) c’est-à-dire les organisations non gouvernementales, les organisations locales, les coopératives, les syndicats, les associations professionnelles, les universités, les médias et les fondations indépendantes. Leurs points communs sont leur indépendance par rapport à l’État et le fait qu’ils se sont volontairement rassemblés pour agir et pour promouvoir des intérêts communs.» A ce sujet, on notera dans le livre blanc de la gouvernance de l’Union européenne combien les notions de société civile, de citoyenneté et de gouvernance sont souvent associées. Prétextant de l’inefficacité des subventions données aux États africains, la plupart des grandes structures de financement du développement font de même. Mais est-il nécessaire de rappeler que des années durant, elles ont engraissé les dirigeants de ces mêmes États pour obtenir leur soumission ? Que les prêts et les dons avaient une contrepartie politique comme leur voix à l’ONU, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et plus généralement partout où il leur était utile de peser face aux régimes communistes durant la guerre froide, puis face aux sceptique lors de leur grande marche vers l’ultralibéralisme des années 80 ?  Aujourd’hui, comme à l’époque, les financements sont distribués là où ils sont utiles au commerce mondial, dominé par ceux-là mêmes qui distribuent les subventions.

Société civile et militantisme politique

D’autre part, l’origine politique ou l’appartenance politique avérée de certains dirigeants d’organisations de la société civile, notamment dans ses composantes ONG et syndicales, ne facilite pas non plus la disponibilité de l’État gabonais au dialogue. En outre, les faibles performances de certaines organisations aux capacités financières reconnues à travers l’aisance matérielle affichée de leurs dirigeants ne peuvent qu’augmenter la suspicion. De même, le manque de collaboration ouverte et transparente entre les différents éléments qui la composent font que la société civile développe des activités dont la portée et l’impact sont limités, surtout en considérant le vaste champ qu’elles déclarent englober, de la lutte contre la pauvreté à l’instauration d’un État démocratique et respectueux du droit. A cet égard, certains observateurs notent que ceux qui se posent comme représentants ou porte-paroles d’une communauté donnée, défendent, en général, des programmes qui bénéficient davantage à eux-mêmes qu’à la majorité démunie.

Enfin la neutralité politique de certaines ONG est globalement mise à mal. En RDC, par exemple, la course au pouvoir a motivé la lutte parmi les différents groupes de la société civile durant le processus de sélection des représentants au dialogue inter-congolais de Sun City, en Afrique du Sud. Par ailleurs, n’a-t-on pas vu des membres de la société civile entrer au gouvernement pour y occuper des postes ministériels ? Celle-ci devient alors un véritable tremplin pour avoir accès au pouvoir politique. Au Gabon, l’insistance d’une partie significative de cette société civile pour obtenir et participer à la Conférence nationale souveraine laisse supposer qu’elle entend y jouer un rôle politique de premier plan.

L’idée qu’une société civile est le résultat de la démocratisation du pays et de l’implication des citoyens dans sa gestion est en soi-même un leurre. Cette idée s’inscrit au travers de la tradition politique occidentale de contestation de l’État, notamment vis-à-vis des États autoritaires. Cependant, la réalité des rapports entre société civile et État peut amener à repenser cette notion comme une forme de «cheval de Troie» politique. Le brouillage des frontières entre pouvoir et société civile permet en effet à celle-ci de faire irruption sur la scène politique comme une forme alternative à la représentation démocratique, éludant le véritable problème de la représentativité. Car concrètement, qui lui donne un mandat pour parler au nom du peuple et qui représente-elle ?

Il n’y a que deux façons de faire redescendre la société civile du ciel des idées pures. Soit on considère, à la façon des sondages, que des individus, choisis en fonction de leur âge, de leur sexe, de leur profession sont représentatifs et que cette partie peut s’exprimer pour le tout, soit on suppose que la société civile s’incarne dans des organisations à base volontaire, représentant chacun une des composantes, culturelle, religieuse, sociale de la vie commune. Face à la légitimité politique qui résulte de l’élection et de la consultation du peuple , il y aurait une légitimité liée à l’action altruiste, à la noblesse de buts ou simplement à la prise en compte des demandes d’une fraction de la société et à sa participation par le biais d’associations, collectifs, syndicats ou autres organisations. Que des membres de la société civile militent pour des élections libres et transparentes par la biométrie, c’est logique et cela appartient à leur champ d’action. Mais dans tous les cas de figure, rien ne permet de justifier qu’une association milite en faveur d’un parti politique, encore moins qu’elle cherche à participer au contrôle d’une opposition structurée face à un gouvernement, à moins d’avoir été mandatée pour cela par ses membres, et cela s’appelle alors un parti politique.

Dans le langage politiquement correct du XXIe siècle, la société civile est sacralisée, revêtue des atours les plus purs et les plus nobles. Si certaines de ses composantes sont, en effet, de véritables moteurs pour la démocratie, pour le développement, durable ou pas, pour la lutte contre la pauvreté et pour l’amélioration des conditions de vie des populations les plus démunies, c’est loin d’être une réalité homogène. Les incursions récentes dans la politique au Gabon de certaines de ses composantes n’est peut-être pas le résultat d’une volonté délibérée d’obtenir des postes prestigieux et lucratifs, mais semble en contradiction avec ce qui fait sa crédibilité : rester en dehors du champ politique et se concentrer sur ce qui n’est pas, ou pas correctement, pris en charge par l’État. On pourrait comprendre cette dérive si elle défendait, à travers le programme d’un parti, la cause qu’elle s’est donnée à promouvoir. Ce n’est pas le cas au Gabon où les partis d’oppositions avouent eux-mêmes qu’ils n’en sont pas encore à présenter un programme de société précis. Il y a là une confusion des genres qui devrait, au minimum, inciter les dirigeants de ces ONG à faire preuve d’un peu plus d’humilité et à éviter d’affirmer qu’ils représentent l’ensemble de la société civile gabonaise.